Mardi 12 mai, une habitante de Castelginest pousse la porte de la mairie avec une photo prise par son voisin. Sur le cliché, un serpent enroulé dans un jardin pavillonnaire. Les spécialistes des risques animaliers du SDIS 31 confirment l’identification dans la foulée. C’est bien un cobra.

Mercredi matin, la petite commune du nord de Toulouse, en Haute-Garonne, bascule en mode confinement. Le maire Grégoire Carneiro déclenche le Plan Communal de Sauvegarde et ordonne la fermeture immédiate des parcs, du cimetière, des terrains de sport, des salles municipales, du collège, du centre de loisirs et du centre petite enfance. Les enfants restent à la maison. Les habitants reçoivent une consigne simple via Facebook et les panneaux d’affichage. Ne pas s’approcher du serpent. Composer le 18 si l’animal est aperçu. Éviter les hautes herbes, y compris pour les promenades canines.

Drones et pièges thermiques en renfort

Sur le terrain, les sapeurs-pompiers spécialisés et la gendarmerie ratissent les zones de friches situées en lisière du village. Les autorités déploient des drones équipés de caméras thermiques pour scanner la végétation dense, ainsi que des pièges spécifiques aux reptiles. Le serpent a été photographié pour la dernière fois mardi soir, dans une parcelle privée. Depuis, plus rien. Selon ICI Occitanie, l’animal est probablement un cobra à lunettes (Naja naja), une espèce originaire du sous-continent indien dont la morsure tue en quelques heures sans sérum antivenimeux.

Le sérum, justement, c’est le nerf de la guerre. Les centres antipoisons français disposent de stocks limités d’antivenins exotiques, généralement concentrés dans quelques hôpitaux de référence comme la Pitié-Salpêtrière à Paris ou les CHU de Marseille et Lyon. Le délai d’acheminement vers Toulouse, en cas de morsure, dépasserait largement la fenêtre de sécurité de deux à six heures généralement admise pour ce type de venin neurotoxique.

« Personne n’a l’autorisation »

Le maire Grégoire Carneiro l’a martelé devant la presse locale. À sa connaissance, aucun habitant de Castelginest ne dispose des papiers nécessaires pour détenir un tel reptile. La piste la plus solide reste donc celle d’un élevage clandestin ou d’un abandon volontaire. Une commune de 11 000 âmes, des pavillons calmes, des jardins privés, et soudain ce paradoxe. Le serpent existe, mais aucun propriétaire ne se déclare.

En France, la détention d’un cobra n’a rien d’une formalité. L’arrêté du 8 octobre 2018 fixe les règles applicables aux animaux non domestiques. Les serpents de la famille des Elapidae, qui regroupe cobras, mambas, najas et serpents corail, relèvent du régime d’autorisation préfectorale assorti d’un certificat de capacité. Pour décrocher ce sésame, il faut justifier d’années d’expérience encadrée, passer un entretien devant une commission départementale et faire homologuer son installation par la DDPP. En clair, on ne s’improvise pas éleveur de cobras dans un garage de banlieue toulousaine.

Une commune en pause forcée

Pour les Castelginestois, la journée de mercredi a été surréaliste. Les écoles maternelles et élémentaires de la ville n’étaient pas concernées par la fermeture totale, mais le centre de loisirs a renvoyé tous les enfants. Le marché hebdomadaire a été déplacé. Les associations sportives ont annulé entraînements et matchs. La mairie a publié plusieurs communiqués au fil de la journée pour rassurer sans minimiser. « Une histoire de fous », a confié une riveraine à BFMTV.

L’épisode rappelle d’autres traques similaires en France ces dernières années. À Bron, dans la métropole lyonnaise, un cobra royal s’était échappé d’un terrarium en 2018, déclenchant deux jours de panique avant d’être retrouvé mort dans une cave. Dans le Vaucluse, plusieurs serpents tropicaux avaient fui un élevage clandestin démantelé par les autorités en 2022. À chaque fois, le même scénario. Un particulier détient illégalement, une bête s’échappe, et la collectivité paie la note de l’opération de recherche, parfois plusieurs dizaines de milliers d’euros entre pompiers spécialisés, gendarmerie et logistique drone.

Un trafic discret mais lucratif

Le marché noir des reptiles exotiques pèse lourd en Europe. Les douanes françaises ont saisi plus de 600 reptiles d’origine illégale en 2024, selon les chiffres du ministère de la Transition écologique. Un jeune cobra à lunettes peut s’échanger entre 150 et 400 euros sur les forums spécialisés, parfois bien davantage pour des spécimens albinos ou rares. Les acheteurs sont souvent de jeunes adultes attirés par le statut social du « NAC dangereux ». Les vendeurs profitent du faible contrôle des transactions entre particuliers et de la facilité d’importation depuis les Balkans ou l’Asie du Sud-Est.

Le maire de Castelginest ne s’avance pas sur la piste du propriétaire, mais la gendarmerie ne s’en cache pas. Si le cobra est retrouvé, vivant ou mort, une enquête sera ouverte pour identifier l’auteur de la détention illégale. Les sanctions vont jusqu’à six mois de prison et 9 000 euros d’amende. Les enquêteurs pourraient également remonter la filière depuis les forums et les ventes en ligne, comme cela a déjà été fait dans plusieurs affaires similaires.

Que faire si vous croisez le serpent

Les autorités ont diffusé un protocole précis. Garder ses distances, plusieurs mètres minimum. Photographier l’animal de loin pour confirmer l’identification. Ne jamais tenter de le capturer, même avec un bâton. Composer immédiatement le 18 et donner sa position. Les cobras à lunettes ne sont pas agressifs par nature, mais ils mordent quand ils se sentent acculés, et leur capot dressé en signe d’alerte se déploie en une fraction de seconde. Un chien curieux qui renifle un tas de feuilles ou un enfant qui ramasse un bâton près d’un mur peut suffire à provoquer l’attaque.

Pour cette espèce comme pour ses cousines, la morsure se traduit en quelques minutes par une paralysie progressive des muscles respiratoires. Sans intervention médicale rapide, l’issue est fatale. Le centre national des venins de l’Institut Pasteur, à Paris, tient à jour une base de référence des morsures et des protocoles d’antivenins disponibles pour les médecins urgentistes.

Une issue encore incertaine

Pour l’instant, Castelginest attend. La mairie a indiqué que les fermetures seraient prolongées jeudi 14 mai si le serpent n’était pas retrouvé d’ici-là. Avec les températures encore fraîches du mois de mai, autour de 13 °C la nuit dans la région, le reptile devrait limiter ses déplacements et chercher la chaleur d’un mur exposé sud ou d’un compost. Les équipes vont donc concentrer leurs recherches sur ces points chauds.

Une réunion publique est prévue jeudi soir pour informer les habitants des suites de l’opération et présenter les mesures de précaution à appliquer dans les jardins privés. La préfecture de la Haute-Garonne pourrait activer une cellule de coordination dédiée si la traque s’éternisait au-delà du week-end de l’Ascension.