Samedi soir, le ministre congolais de la Santé Samuel-Roger Kamba a fait sa conférence de presse le visage fermé. Quelques heures plus tard, l’Organisation mondiale de la santé classait l’épidémie d’Ebola qui frappe la République démocratique du Congo et l’Ouganda au plus haut niveau d’alerte sanitaire. La souche en cause, baptisée Bundibugyo, ne dispose d’aucun vaccin homologué.

Bundibugyo, la cousine sans antidote

La famille Ebola compte six membres. Quatre touchent l’humain. Quand on parle d’Ebola dans les médias, on évoque presque toujours la variante Zaïre, celle qui a fait des ravages en Guinée et au Liberia en 2014, et celle contre laquelle le vaccin Ervebo de Merck a été homologué en 2019. Bundibugyo, identifié en 2007 dans le district ougandais éponyme, joue dans une autre catégorie. Plus rare, mais pas plus tendre.

« La souche Bundibugyo n’a pas de vaccin et n’a pas de traitement spécifique. Avec cette souche, le taux de létalité est très important, on peut aller jusqu’à 50 % », a prévenu Samuel-Roger Kamba devant la presse à Kinshasa. La moyenne historique des flambées d’Ebola oscille entre 25 et 90 % de mortalité selon les épisodes, mais Bundibugyo s’installe dans la zone haute. Quand un patient sur deux meurt, le ratio dépasse celui de la peste pulmonaire.

246 cas, deux capitales touchées

Au dernier décompte du ministère congolais, 246 cas suspects ont été notifiés et 80 personnes sont mortes. Huit cas seulement ont été confirmés en laboratoire, mais le ratio fait peur aux épidémiologistes : sur les treize échantillons analysés dans la province d’Ituri, à l’est du pays, huit sont revenus positifs. Le taux laisse présager une diffusion bien plus large que ce que les statistiques officielles laissent voir.

Trois zones de santé sont en première ligne. Bunia, capitale provinciale d’environ 700 000 habitants. Mongbwalu et Rwampara, deux cités minières où l’or attire des travailleurs venus de toute la région des Grands Lacs. Africa CDC, l’agence sanitaire de l’Union africaine basée à Addis-Abeba, pointe ce mélange de tissu urbain dense et de mobilité ouvrière comme le facteur de propagation le plus inquiétant.

Surtout, le virus n’est plus cantonné à la jungle. Vendredi, un cas confirmé a été détecté à Kinshasa, chez un voyageur revenu d’Ituri. Le même jour, un Congolais de 59 ans est mort dans un hôpital de Kampala, capitale ougandaise, à plus de 1 500 kilomètres de l’épicentre. Un second cas a été identifié dans la capitale ougandaise dans les vingt-quatre heures qui ont suivi, sans lien connu avec le premier. Deux mégalopoles, deux pays, et aucune piste claire pour reconstituer la chaîne de transmission.

Le vaccin Ervebo restera dans ses frigos

Le réflexe naturel face à Ebola, depuis 2019, c’est de mobiliser le stock mondial d’Ervebo. Le vaccin Merck, financé par Gavi, a été utilisé en Guinée, au Soudan du Sud, en Ouganda et en RDC sur la souche Zaïre. Il a sauvé des vies. Mais il cible une seule protéine virale, celle de la variante Zaïre. Contre Bundibugyo, son efficacité tombe à zéro.

Plusieurs candidats vaccins multivalents sont en cours d’essai chez Janssen et à l’Institut Pasteur, mais aucun n’a passé la phase 3. La RDC va donc devoir s’appuyer sur des méthodes pré-2014 : isolement des cas, traçage des contacts, hygiène stricte, accompagnement psychosocial des familles. C’est la médecine de tranchée, sans atout pharmaceutique en main.

L’OMS a précisé la procédure d’isolement dans son communiqué officiel. Un patient confirmé reste isolé jusqu’à obtenir deux tests négatifs spécifiques à Bundibugyo, prélevés à 48 heures d’intervalle. Le délai est long. Les structures hospitalières d’Ituri n’ont pas la capacité d’absorber un afflux massif.

La 17e flambée du virus en RDC

La République démocratique du Congo connaît son histoire avec Ebola. C’est sur les rives de la rivière éponyme, dans ce qui s’appelait encore le Zaïre, qu’un médecin belge a isolé le virus pour la première fois en 1976. Cinquante ans plus tard, le pays compte sa dix-septième flambée. La précédente date d’août 2025, au centre du pays, et a été déclarée éteinte en décembre après 34 morts.

L’épisode le plus traumatisant reste celui de 2018-2020, dans les provinces du Nord-Kivu et de l’Ituri déjà. Près de 2 300 personnes étaient mortes sur 3 500 malades, dans un climat de violences armées qui paralysait les équipes de riposte. Selon les estimations compilées par l’OMS, Ebola a tué environ 15 000 personnes en Afrique depuis sa découverte. Un bilan inférieur à celui du paludisme, mais avec une charge symbolique sans équivalent.

L’OMS refuse les fermetures de frontières

Dans son communiqué publié dimanche à l’aube, le directeur général de l’OMS Tedros Adhanom Ghebreyesus a salué « l’engagement et la franchise » de Kinshasa et de Kampala, tout en reconnaissant « des incertitudes importantes sur le nombre réel d’infectés et l’étendue géographique » de l’épidémie. La déclaration d’urgence de santé publique de portée internationale, ou USPPI, est le mécanisme prévu par le règlement sanitaire international depuis 2005. Elle a été activée six fois depuis sa création, dont pour la Covid-19 et le mpox.

L’OMS a aussi tenu à préciser ce que l’USPPI ne signifiait pas. Pas de pandémie. Pas d’appel à fermer les frontières. « Ces mesures sont en général dictées par la peur et n’ont aucun fondement scientifique », a tranché Tedros. Africa CDC suit la même ligne. Son directeur exécutif Jean Kaseya rappelle que les mouvements de population entre l’Ituri, l’Ouganda et le Soudan du Sud sont quotidiens, faits de petits commerçants et de mineurs. Couper les flux paralyse les économies sans empêcher la maladie de circuler.

Reste la question financière. L’OMS demande à la RDC et à l’Ouganda d’ouvrir immédiatement des centres d’opérations d’urgence et de pré-positionner des kits de protection individuelle. Africa CDC évalue à plusieurs dizaines de millions de dollars le coût d’une riposte rapide. La Banque mondiale et les bailleurs européens vont être sollicités dans les prochains jours. La précédente flambée avait coûté 700 millions de dollars à la communauté internationale.

Les autorités congolaises promettent un nouveau bilan complet lundi soir. Les vols entre Kinshasa et plusieurs capitales régionales restent assurés, sous protocole de surveillance renforcée. Pour les voyageurs européens, aucune restriction n’est en vigueur, et aucun cas n’a été signalé en Europe à ce stade. La fenêtre d’incubation de Bundibugyo, deux à vingt et un jours, va déterminer la suite : si la chaîne de transmission est endiguée avant trois semaines, l’OMS pourrait dégrader l’alerte dès la mi-juin.