Six cas confirmés, trois morts, un corps encore à bord. Dimanche en milieu de journée, le navire d’expédition néerlandais MV Hondius doit accoster à Tenerife, sept semaines après son départ d’Ushuaia, en Argentine. À son bord, 146 personnes. À ses trousses, douze pays.
Le président des Canaries, Fernando Clavijo, a tenté jusqu’au bout de bloquer l’arrivée. « Je ne peux pas autoriser ce bateau à entrer », a-t-il déclaré à la radio espagnole Onda Cero. Madrid a tranché contre lui. Le ministre espagnol de la Santé, Javier Padilla, a confirmé vendredi qu’un cas suspect venait d’apparaître à Alicante : une femme qui se trouvait dans le même avion qu’une passagère du Hondius, morte à l’arrivée à Johannesbourg le 26 avril.
Une croisière au bout du monde tournée au cauchemar
Le 1er avril, le Hondius quitte le port argentin d’Ushuaia avec 88 passagers et 59 membres d’équipage. Au programme : Antarctique, Géorgie du Sud, Tristan da Cunha, Sainte-Hélène, Ascension. Une croisière polaire et naturaliste vendue à des amateurs d’oiseaux et de vie sauvage. Cinq jours plus tard, un homme se plaint de fièvre et de diarrhées. Le 11 avril, il meurt à bord. Aucun test n’est pratiqué. Son corps est débarqué à Sainte-Hélène le 24 avril.
Le même jour, sa compagne quitte le bateau, déjà malade. Pendant le vol vers Johannesbourg, son état s’effondre. Elle meurt aux urgences le 26 avril. Quatre jours plus tard, l’analyse PCR tombe : hantavirus. Une troisième passagère, allemande, est emportée par une pneumonie le 2 mai. Son corps repose toujours dans une cabine du navire, selon l’opérateur de la croisière.
Le cousin sud-américain de la grippe qui tue un malade sur trois
L’agent en cause s’appelle Orthohantavirus andesense, plus connu sous le nom de virus des Andes. Il circule en Argentine, au Chili, en Uruguay, dans une espèce précise de souris. L’humain s’infecte d’ordinaire en respirant des poussières contaminées par les excréments du rongeur, lors d’un nettoyage de grange ou d’un bivouac forestier. Selon le bulletin officiel publié par l’OMS le 4 mai, le couple néerlandais à l’origine probable du foyer avait justement enchaîné un séjour ornithologique en Argentine, au Chili et en Uruguay avant l’embarquement, dans des zones où les souris porteuses sont actives.
Ce qui rend le virus si redouté, c’est son issue. L’Organisation panaméricaine de la santé chiffre à 25,7 % la létalité moyenne des hantavirus signalés sur le continent américain en 2025. Pour la souche Andes, les fiches techniques de l’OMS évoquent jusqu’à 50 % de morts parmi les patients hospitalisés. Aucun antiviral spécifique n’a fait ses preuves. La ribavirine, efficace contre une forme asiatique, ne marche pas ici. La prise en charge se résume à des soins intensifs, à l’oxygène et, dans les cas extrêmes, à la circulation extracorporelle.
Une transmission homme à homme jamais vue sur un bateau
L’autre singularité du virus des Andes, c’est qu’il se transmet entre humains, ce qu’aucun autre hantavirus ne fait. Une étude argentine publiée dans le New England Journal of Medicine en 2020 avait déjà documenté plusieurs « super-contaminateurs » lors d’un foyer en Patagonie. Mais l’OMS le précise dans son alerte du 4 mai : c’est la première fois qu’une telle chaîne est observée à bord d’un navire. La promiscuité d’une cabine, l’air recyclé, les repas en collectivité : un huis clos parfait pour un agent qui se contente d’habitude des terriers et des greniers.
L’incubation va de deux à quatre semaines, parfois huit. C’est ce qui explique l’inquiétude actuelle : des passagers descendus à Sainte-Hélène ou à Ascension peuvent encore tomber malades. L’OMS recommande aux voyageurs concernés une auto-surveillance de 45 jours et un isolement préventif au moindre symptôme.
Douze pays courent après leurs ressortissants
Le navire compte 23 nationalités. Une fois l’épidémie déclarée, des passagers avaient déjà débarqué et pris l’avion. Résultat : une chasse à l’homme sanitaire qui s’étend du Texas à Singapour. Les autorités sanitaires américaines surveillent des personnes en Géorgie, en Arizona, en Virginie et en Californie. Le Centre de contrôle des maladies a classé l’événement en alerte de niveau 3, son cran le plus bas. Les États-Unis ont quand même affrété un vol pour rapatrier leurs 17 ressortissants encore à bord, a annoncé vendredi le département d’État.
À Singapour, deux retraités de 65 et 67 ans, descendus avant le foyer, ont été testés négatifs. Ils restent quand même placés en quarantaine pour 30 jours. Berne suit un homme hospitalisé à Zurich, qui avait quitté le bateau à Sainte-Hélène. Les Pays-Bas surveillent une hôtesse de KLM, finalement testée négative selon l’OMS. La France, elle, traque huit voyageurs ayant croisé la route de la passagère néerlandaise lors du vol Sainte-Hélène-Johannesbourg. L’un d’eux présentait vendredi des symptômes légers. Cinq Français se trouvent encore à bord.
Tenerife veut bien, mais en serrant les dents
Le débarquement aux Canaries est prévu entre dimanche midi et lundi, seul créneau possible compte tenu de la météo, a précisé le gouvernement régional. Les passagers seront évalués sur place. Les Espagnols, soit treize voyageurs et un membre d’équipage, partiront en quarantaine dans un hôpital militaire de Madrid. Les autres rentreront chez eux par charters dédiés. Les Britanniques, par exemple, sont attendus pour un test à l’embarquement et 45 jours d’auto-isolement à domicile.
Sur l’île, l’opinion oscille entre solidarité et inquiétude. « Je ne pense pas que ce soit une bonne idée, mais ces gens ont besoin d’aide », a témoigné un résident à la BBC. Le Cap-Vert avait, lui, refusé toute escale, obligeant le bateau à errer plusieurs jours en haute mer avant de mettre le cap sur les Canaries. Les autorités sanitaires capverdiennes ont fait monter du matériel à bord pour permettre les premiers prélèvements, transmis ensuite à l’Institut Pasteur de Dakar.
Pas de scénario covid, mais pas zéro inquiétude
L’OMS répète depuis le début que le risque pour la population mondiale reste faible. « Il s’agit d’un incident sérieux, mais le risque de santé publique est évalué comme faible », a déclaré Tedros Adhanom Ghebreyesus, le directeur général de l’agence. La rareté de l’agent, sa transmission limitée et l’absence de circulation hors zone andine plaident pour un foyer qui s’éteindra de lui-même, à condition d’identifier tous les contacts.
Reste un point de friction : aucun vaccin n’existe contre l’hantavirus, et aucun traitement ne change vraiment le pronostic. La fenêtre thérapeutique se réduit à la rapidité du diagnostic et à la qualité des soins intensifs. Pour les voyageurs descendus du Hondius, les prochaines semaines vont consister à prendre leur température matin et soir, et à téléphoner à un médecin au moindre essoufflement. La prochaine mise à jour de l’OMS est attendue dans les jours qui suivront l’arrivée du navire à Tenerife.