Place Saint-Pierre, samedi. Un millier d’ados de Gênes lèvent les paumes vers le ciel en répétant « six-sept » sur un rythme syncopé. Au milieu, un homme en blanc reprend le geste avec deux secondes de retard. C’est le pape. La vidéo a fait le tour de TikTok en moins de vingt-quatre heures.
Une catéchèse improvisée façon Gen Alpha
La séquence sort du compte de Don Roberto Fiscer, prêtre génois de 48 ans, 814 000 abonnés sur TikTok. Il accompagnait un pèlerinage diocésain de jeunes en préparation au sacrement de la confirmation. Plutôt qu’une bénédiction classique, ses fidèles ont décidé d’apprendre au souverain pontife la coquetterie du moment, ce drôle de signe des mains que toute la cour de récré exécute depuis l’an dernier.
« Puisque le pape est l’un des nôtres et qu’on se salue comme ça entre nous, il fallait bien qu’il apprenne », a expliqué le prêtre influenceur dans la légende, traduite par le Washington Examiner et la CNN. Léon XIV s’est exécuté de bonne grâce, paumes en l’air, sourire en coin, sans demander de quoi il s’agissait. Le réflexe a suffi à faire exploser les compteurs de vues.
Un geste qui ne veut absolument rien dire
Et c’est là toute la blague. Le « 6-7 » n’a aucune signification. Pas de message caché, pas de sous-texte, pas même une vanne. Dictionary.com l’a élu mot de l’année 2025 et l’a défini comme « un éclat d’énergie qui circule et relie les gens bien avant qu’ils ne s’accordent sur son sens ». Merriam-Webster l’a intégré à son dictionnaire d’argot avec cette précision : la phrase est « volontairement absurde » et son intérêt tient à la répétition.
L’origine remonte à une chanson de drill rap, Doot Doot (6 7) du rappeur de Philadelphie Skrilla, postée fin 2024. Le morceau a percé via des montages basket mettant en scène LaMelo Ball, meneur des Charlotte Hornets, mesuré à 2,01 mètres, soit six pieds sept pouces dans le système américain. Un gamin du Tennessee, Maverick Trevillian, a achevé le décollage en mars 2025 en hurlant le terme depuis les tribunes d’un match de lycée, un mouvement de mains improvisé en prime. Sa vidéo a fait des dizaines de millions de vues, le « 67 Kid » a hérité de son surnom, et la formule a quitté la NBA pour devenir une signature de génération.
Le mot de passe des moins de 15 ans
Pour la Gen Alpha, ceux qui ont entre dix et quinze ans aujourd’hui, le « six-sept » fonctionne comme un mot de passe. Le sortir au bon moment prouve qu’on est dans la conversation, l’utiliser à contretemps prouve l’inverse. Plusieurs établissements scolaires américains et britanniques ont déjà interdit la formule en cours, jugée trop perturbatrice, comme l’ont documenté CBS et la BBC. La presse anglo-saxonne range le phénomène dans la catégorie « brainrot », ce flot de contenus volontairement creux qui colonise les algorithmes pour ados.
Le Daily Beast, qui n’a pas raté l’occasion, parle d’un pape « pris en embuscade par le brainrot Gen Alpha ». Le démocrate Christopher Hale, ex-candidat au Tennessee, a résumé le sentiment général sur X en quatre mots : « Léon XIV a de l’amplitude culturelle. » Côté Vatican, aucun communiqué officiel. Le service de presse a laissé faire la viralité.
Premier pape américain, premier pape brainrot
Léon XIV, de son vrai nom Robert Francis Prevost, fête le premier anniversaire de son élection. Le cardinal augustinien, né à Chicago, est devenu le 267e successeur de Pierre le 8 mai 2025, premier Américain à monter sur le trône de saint Pierre. Sa popularité repose en partie sur cette image d’évêque accessible, héritée de son passage chez les missionnaires augustiniens au Pérou. Le clin d’œil à TikTok prolonge la ligne. François avait fait sensation avec ses selfies improvisés, Léon XIV joue sur le même registre avec le vocabulaire des plateformes que ses prédécesseurs n’ont jamais maîtrisé.
Don Roberto Fiscer n’est d’ailleurs pas un comparse anodin. Le prêtre a quitté il y a quelques jours sa paroisse génoise de la Santissima Annunziata del Chiappeto pour rejoindre, à temps plein, un poste diocésain dédié à l’évangélisation numérique, comme l’a rapporté Il Fatto Quotidiano. Son cumul de 814 000 abonnés TikTok et 278 000 sur Instagram a pesé dans la balance. La rencontre romaine s’apparente à une démonstration grandeur nature de ce que le diocèse de Gênes cherche à industrialiser.
Une Église qui parle algorithme
Le pari du Vatican consiste à investir le terrain plutôt qu’à le déplorer. Pendant des années, les hiérarchies catholiques ont alterné mises en garde contre les réseaux et bénédictions tièdes des outils numériques. Léon XIV avait livré en avril, devant des cadres de la cybersécurité réunis à Rome, un discours marquant sur l’intelligence artificielle, qualifiée d’« évolution potentiellement déshumanisante » dont il appelait à encadrer les usages militaires. Le pape ne renonce pas à cette grille, il y ajoute la capacité de tendre la main vers les codes des plus jeunes.
Cette manière de faire colle au profil de l’homme. Le BFMTV a relayé la séquence dans sa rubrique « insolite », l’agence Reuters et l’AP ont diffusé la vidéo dans la nuit. La place Saint-Pierre a déjà vu des scènes plus solennelles, mais le ratio engagement contre coût de production tient du miracle communicationnel. Pour rappel, l’archidiocèse de Gênes avait mobilisé un car par paroisse pour acheminer ses jeunes : la séquence d’une trentaine de secondes a fait plus de vues qu’un mois de comptes officiels combinés.
Le piège du buzz et la limite du geste
Tout le monde n’applaudit pas. Plusieurs commentateurs catholiques conservateurs trouvent que la viralité dilue la fonction. Dans les écoles primaires américaines, des directeurs racontent à People Magazine que le geste sert désormais de provocation : un élève le lance, la classe enchaîne, le cours s’effondre. Que le pape valide un mème jugé incontrôlable risque de compliquer leur tâche. La rédaction d’America Magazine, jésuite, a déjà ouvert le débat sur la frontière entre proximité pastorale et caution involontaire d’un divertissement décrit comme « creux par construction ».
L’autre limite est démographique. La Gen Alpha vit sur TikTok, sa génération précédente y migre vers Instagram, leurs parents découvrent à peine ce que veut dire le geste. La portée du « 67 papal » se concentre donc sur un public qui ne lit pas les communiqués du Saint-Siège, et qui n’allait pas non plus le faire demain. Reste un acquis : pour la première fois depuis longtemps, un pape figure dans la même story que le dernier mème de cour de récré.
Le calendrier va être chargé. Léon XIV doit se rendre en France à l’automne, sa première visite officielle dans l’Hexagone depuis son élection. D’ici là, le diocèse de Gênes prévoit déjà un nouveau pèlerinage de jeunes au Vatican en juillet. Don Roberto Fiscer, lui, monte son équipe de communication. À ce rythme, le prochain mème sera peut-être français.