Dimanche, 10h50, zoo d’Ichikawa, banlieue est de Tokyo. Un homme en combinaison bleue surmontée d’une tête d’émoji jaune escalade la clôture de la « Montagne aux singes » et saute dans le fossé sec qui encercle l’enclos. Sous le costume, un Américain de 24 ans. Dans les bras, un ours en peluche. Sur le téléphone d’un complice resté côté visiteurs, la scène est filmée pour un projet de cryptomonnaie.

Deux minutes face à Punch

Le 17 mai, à quelques mètres seulement de Punch, ce bébé macaque devenu icône d’Internet depuis le début de l’année, deux jeunes Américains préparent leur petit coup viral. Reid Jahnai Dayson, 24 ans, présenté comme étudiant à la police, franchit la barrière du regard panoramique. Son acolyte Neal Jabahri Duan, 27 ans, qui se dit chanteur, filme depuis le belvédère. Les images, diffusées dans l’après-midi sur X, montrent une grosse tête jaune avec lunettes de soleil qui glisse dans la douve en béton, peluche sous le bras.

La trentaine de macaques rassemblés sur le rocher central panique et grimpe se réfugier au sommet de la structure artificielle. Quelques secondes plus tard, deux soigneurs du parc plaquent l’intrus sur la zone aménagée. Ils maîtrisent dans la foulée le caméraman resté côté public. Direction le bâtiment administratif, puis arrivée de la police. Selon le département de police d’Ichikawa, cité par CBS News, les deux hommes n’ont pas de papiers d’identité sur eux. Ils tentent d’abord de donner de faux noms avant d’être confondus.

Punch, la mascotte virale rejetée par sa mère

Punch n’est pas un macaque comme les autres. Né en juillet 2025 dans le parc municipal d’Ichikawa, dans la préfecture de Chiba, il est rejeté par sa mère peu après. Les soigneurs l’élèvent à la main. Sans contact tactile avec un autre primate, le bébé s’accroche à une peluche orang-outan trouvée dans le rayon enfants d’un Ikea voisin. Les photos publiées par le zoo sur ses comptes officiels, montrant le petit singe agrippé à la peluche pour s’endormir, font le tour du monde dès le mois de janvier. Le hashtag #HangInTherePunch fédère une communauté internationale. Punch entame depuis quelques semaines une réintégration progressive auprès du reste de la troupe.

Le Japan Times rapporte que la fréquentation du parc a explosé. Visiteurs nationaux, touristes asiatiques, journalistes occidentaux, tous viennent voir l’animal qui a fait pleurer les internautes du Brésil au Royaume-Uni. C’est précisément cette notoriété que les deux Américains comptaient exploiter.

Une opération marketing pour un memecoin

Quelques heures après les arrestations, le compte X officiel d’un projet de cryptomonnaie baptisé « thememecoincult » revendique l’opération. Dans un communiqué tenant sur dix paragraphes, le projet explique que l’individu costumé est « un membre de la communauté » et que l’intrusion s’inscrit dans la promotion d’une campagne « Saison 1 Create to Earn » lancée le soir même. Le costume jaune est la mascotte du projet. L’ours transporté par Dayson dans l’enclos était une version miniature de cette mascotte, présentée comme un « cadeau » destiné à Punch.

Le texte multiplie les éléments de langage : « wild energy », « cult », « pushing boundaries ». Il rappelle que « la sécurité passe en premier » tout en justifiant le coup d’éclat par la nécessité de « créer de la viralité à partir de rien ». Le groupe propose finalement un million de yens, soit environ 5 800 euros, pour « améliorer l’enclos » et soutenir le travail du zoo. Aucune réponse publique de l’établissement à cette proposition.

Sur X, la réaction japonaise est immédiate et hostile. Les utilisateurs locaux réclament des peines exemplaires et un dédommagement intégral. Les comptes d’amateurs de macaques accusent les promoteurs d’avoir traumatisé un animal de neuf mois. Le hashtag #PunchProtection circule en parallèle de #HangInTherePunch, le slogan d’origine.

La justice saisie pour « entrave »

Les enquêteurs ont placé les deux Américains en garde à vue à Ichikawa. Selon une source policière citée par l’Agence France-Presse, ils sont poursuivis pour entrave à l’activité professionnelle, infraction qui couvre les actions perturbant un commerce ou un établissement public. Au Japon, ce délit est puni de trois ans de prison ou de 500 000 yens d’amende, soit environ 2 900 euros. Les deux hommes contestent les faits.

L’épisode s’ajoute à une liste qui s’allonge. En 2025, un YouTubeur ukrainien aux 6,5 millions d’abonnés avait été arrêté pour avoir pénétré dans la zone d’exclusion nucléaire de Fukushima et filmé l’intérieur d’une maison abandonnée. En 2023, l’influenceur américain Johnny Somali avait écopé d’une peine de prison après une intrusion similaire sur un chantier tokyoïte. Le gouvernement japonais affiche désormais sa fermeté face à ce que les médias locaux qualifient de « touristes turbulents », formule devenue courante jusque dans les communications du ministère de l’Intérieur.

Le zoo barricade l’enclos

Lundi matin, le zoo d’Ichikawa a publié plusieurs messages successifs sur son compte X. À partir du mardi 19 mai, la zone surplombant l’enclos de Punch sera fermée au public. Des filets anti-intrusion seront posés. Une patrouille permanente prendra position autour de la « Montagne aux singes ». La direction étudie en parallèle l’interdiction pure et simple des prises de vue dans le secteur, mesure inhabituelle pour un parc qui a fait de Punch un emblème commercial.

Le directeur du zoo Takashi Yasunaga, cité par TBS News, qualifie la situation de « sans précédent » dans l’histoire de l’établissement. Il a demandé « des sanctions strictes » contre les deux Américains. L’équipe vétérinaire confirme qu’aucune anomalie n’a été observée chez les animaux dans les heures qui ont suivi l’intrusion. La troupe a néanmoins mis plus d’une heure à redescendre du rocher.

L’audience du tribunal de Chiba pour examiner la prolongation de la garde à vue est prévue cette semaine. En attendant, Punch a retrouvé sa peluche orang-outan et son rocher. Mais l’enclos est désormais protégé par les mêmes filets que ceux que l’on voit habituellement autour des centrales nucléaires japonaises.