Un ancien ingénieur d’Elf a sorti seul plus de 2 millions d’euros d’une pompe que son ex-employeur avait abandonnée dans un champ de maïs alsacien. Pendant vingt-cinq ans, Philippe Labat, 72 ans, a tiré du brut sans bruit, à 60 kilomètres au nord de Strasbourg. La crise des carburants donne soudain à son histoire des allures de cas d’école.
Une pompe oubliée par Elf, rachetée en 1989
Tout part d’une note professionnelle. À la fin des années 1980, Elf décide d’arrêter le puits d’Oberlauterbach, dans le Bas-Rhin, jugé trop peu productif pour ses standards de major. Philippe Labat, alors ingénieur chez le groupe, fait un calcul différent. Une pompe qui sort deux à trois barils par jour intéresse peu une multinationale. Pour un particulier décidé à miser ses économies dessus, le compte tombe juste.
« Certains investissent dans la pierre, d’autres jouent au casino, moi j’ai décidé de miser sur le pétrole et ça m’a plutôt réussi », résume-t-il aujourd’hui auprès du Parisien, qui révèle son histoire vendredi. Le retraité monte une société, en garde la moitié des parts, rachète le matériel et redémarre la pompe à balancier en 1989. Le champ de maïs voisin continue de pousser comme si de rien n’était.
Deux barils par jour pendant 25 ans
L’exploitation tient sur trois choses. D’abord, le sous-sol alsacien, riche d’une histoire pétrolière vieille de deux siècles. Le bassin de Pechelbronn, à quelques kilomètres de là, a vu naître en 1813 la première exploitation industrielle de pétrole au monde. Ensuite, la pompe à balancier, posée au milieu d’un champ, qui ne demande presque aucune intervention. Enfin, un cadre légal hérité d’une époque où la France produisait encore son brut.
Le rythme reste modeste. Deux à trois barils sortent chaque jour, soit l’équivalent de quelques centaines de litres. Sur la durée, les chiffres deviennent moins anecdotiques. Le site spécialisé Le Tribunal du Net évoque une production cumulée de 84 000 barils sur la période, pour un chiffre d’affaires total estimé à 4,3 millions d’euros. L’investissement initial, lui, tenait dans une enveloppe de 106 000 euros, matériel d’occasion compris.
Selon les estimations recoupées par France 3 Grand Est dans une enquête consacrée aux derniers puits alsaciens, un baril vendu autour de 100 dollars laisse un revenu net confortable une fois retirées les charges. Le retraité indépendant n’a jamais cherché à grossir. Il s’est contenté d’une retraite, comme il dit, « confortable ». Le Parisien chiffre à environ 2 millions d’euros le gain personnel réalisé sur l’ensemble de l’aventure.
Un statut quasi unique en France
Difficile d’imaginer ouvrir un puits demain dans son jardin. Philippe Labat appartient à un club extrêmement fermé. Selon le Parisien, il a longtemps été l’un des deux seuls propriétaires indépendants d’un puits de pétrole en France. Le reste de la production hexagonale, déjà marginale, est concentré dans les mains de Vermilion Energy, opérateur canadien qui exploite la plupart des forages survivants en Aquitaine, dans le Bassin parisien et dans le Bas-Rhin.
France 3 Grand Est dénombrait récemment douze puits encore actifs en Alsace, presque tous discrets, plantés en lisière de champ ou de zone industrielle. La production française couvre moins de 1 % de la consommation nationale, d’après les chiffres du ministère de la Transition écologique. Insignifiant à l’échelle nationale, suffisant pour faire vivre des particuliers obstinés.
Le statut juridique, lui, repose sur un régime particulier de concession minière, hérité du Code minier. Il a fallu à Philippe Labat un autorisation d’exploitation, des contrôles environnementaux réguliers et l’aval de la préfecture. Aujourd’hui, la loi Hulot de 2017 a fermé la porte à toute nouvelle attribution. Les concessions actuelles courent jusqu’à 2040 au plus tard, et aucune ne sera renouvelée. Un ingénieur d’Elf qui voudrait tenter le même coup en 2026 se cognerait à un mur réglementaire.
Une panne, et puis plus rien
L’aventure s’est arrêtée en février dernier. La pompe a rendu l’âme, victime d’un problème technique que les pièces de rechange ne permettaient plus de réparer à un coût raisonnable. Philippe Labat aurait préféré tenir encore deux ou trois ans, le temps de profiter de la flambée actuelle des cours. La guerre déclenchée fin février entre les États-Unis, Israël et l’Iran a fait grimper le baril au-delà des 110 dollars depuis trois mois, selon les relevés de la Banque centrale européenne.
Le pétrolier amateur en parle avec un brin d’amertume. « En pleine crise énergétique, j’aurais aimé continuer », confie-t-il au Parisien. Sa société va désormais assumer le coût du démantèlement, obligation légale qui peut atteindre plusieurs centaines de milliers d’euros pour un seul puits, selon une étude publiée en 2024 par le Bureau de recherches géologiques et minières.
Un symbole qui ressort au mauvais moment
L’histoire tombe au milieu d’un débat public tendu. Le ministre de l’Économie Roland Lescure a annoncé jeudi que la consommation française de carburants avait chuté de 14 % en mai par rapport à l’année dernière, conséquence directe des prix à la pompe et de la guerre au Moyen-Orient. Le gouvernement Lecornu a dégagé en parallèle 710 millions d’euros d’aides ciblées pour les automobilistes les plus exposés.
Dans ce contexte, la trajectoire d’un retraité qui a tiré deux millions d’euros d’une pompe oubliée par une major prend une résonance particulière. Elle rappelle que la France a longtemps produit son brut, qu’elle ne le produit presque plus, et que la dépendance énergétique a aussi une histoire faite de petits abandons techniques jugés non rentables à l’époque. Sur les 30 dernières années, la production nationale est passée de 3,4 millions de tonnes en 1988 à environ 750 000 tonnes aujourd’hui, selon les données du Comité professionnel du pétrole.
Pour Philippe Labat, l’épilogue est plus prosaïque. Il garde la société, le terrain, et un dossier de réhabilitation à boucler avec les services de l’État. La pompe à balancier, elle, finira probablement à la ferraille, sauf si un musée local met la main dessus avant. La dernière concession indépendante du Bas-Rhin doit officiellement s’éteindre courant 2026.