104 ans, et toujours un livre à terminer. Edgar Morin s’est éteint vendredi 29 mai à son domicile, a annoncé sa femme Sabah Abouessalam le lendemain. La France perd l’un de ses derniers grands intellectuels publics, sociologue, philosophe et ancien lieutenant des Forces françaises libres.
D’Edgar Nahoum à Edgar Morin
Il s’appelait David-Simon Edgar Nahoum. Né à Paris le 8 juillet 1921 dans une famille juive sépharade originaire de Salonique, il perd sa mère à dix ans et grandit dans un Paris qu’il décrira plus tard comme cosmopolite et turbulent. La guerre rattrape ce jeune homme déjà engagé. Adhérent au Parti communiste en 1941, il bascule dans la Résistance en 1942 sous l’uniforme des Forces françaises libres. Le pseudonyme de combat qu’il se choisit, Morin, finit par remplacer son patronyme à l’état civil après guerre. Il sort du conflit marqué par la Shoah, qui a englouti une partie de ses cousins de Thessalonique. Cette mémoire l’accompagne jusqu’à ses derniers livres, où il revient régulièrement sur la condition juive et les mécanismes du génocide.
Le CNRS lui offre un terrain de chasse
À la Libération, il publie L’An zéro de l’Allemagne, un récit où il décrit les ruines morales d’un pays vaincu. Le philosophe Maurice Merleau-Ponty et le musicologue Vladimir Jankélévitch le font entrer au CNRS en 1951. La maison-mère de la recherche française le classe en sociologie mais lui laisse une liberté rare. Il va l’exploiter pendant plus de soixante-dix ans. La même année paraît L’Homme et la mort, suivi en 1956 du Cinéma ou l’Homme imaginaire, puis des Stars en 1957. En 1962, L’Esprit du temps fait de lui un pionnier de la sociologie de la culture de masse, à une époque où la télévision entre seulement dans les foyers français.
Six tomes pour penser le monde autrement
Sa cathédrale, il la pose à partir de 1977. Six volumes étalés sur près de trente ans, sous le titre La Méthode, qui tente d’articuler biologie, physique, anthropologie et éthique. L’idée lui vient au Salk Institute de San Diego en 1969, où il croise généticiens et neurologues. Sa conviction: les phénomènes du vivant et du social ne se comprennent qu’en assumant leur complexité, leurs contradictions, leurs boucles de retour. Refuser de simplifier devient son combat intellectuel. Le rapport « Sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur », commandé en 1999 par l’UNESCO, en sera la déclinaison pédagogique. Le texte a été traduit dans une trentaine de langues et reste l’un des écrits les plus diffusés du système onusien.
Mai 68, l’écologie, l’humanisme
En mai 1968, Le Monde publie ses chroniques sur la « Commune étudiante », qu’il analyse à chaud avec Claude Lefort et Cornelius Castoriadis dans Mai 68 : La brèche. Il défend la cause écologique avant la mode, alerte sur les dérives nationalistes après la chute du Mur, plaide pour une politique de civilisation que Lionel Jospin reprend à son compte en 2001. À l’UNESCO, où il préside l’Agence européenne pour la culture depuis 1994, il reçoit la médaille d’or Aristote en 2001. Vingt-huit universités lui ont décerné un doctorat honoris causa.
Marrakech, un mariage tardif et lumineux
En 2009, le festival des musiques sacrées de Fès bouleverse sa vie privée. Il y rencontre Sabah Abouessalam, sociologue urbaine de l’Institut des sciences de la communication du CNRS, née à Marrakech en 1959, soit trente-sept ans plus jeune que lui. Trois ans plus tard, ils se marient. Le couple écrit ensemble, voyage entre Paris et le Maroc, signe L’homme est faible devant la femme aux Presses de la Renaissance. Il décrivait cette histoire d’amour comme son « secret de jouvence ». Cette dernière décennie marocaine, il en fait aussi une tribune pour défendre le dialogue entre rives de la Méditerranée. Pour ses cent ans, il publie Leçons d’un siècle de vie chez Denoël, un titre qui figurera parmi les meilleures ventes d’essai 2021 en France et sera traduit en italien, espagnol et portugais dans la foulée.
Une cinquantaine de livres, une seule obsession
De L’Homme et la mort à Réveillons-nous! (Gallimard, 2023), Edgar Morin a signé une cinquantaine d’ouvrages et des centaines d’articles. Sa lecture internationale est sans équivalent pour un sociologue français de l’après-guerre. Au Mexique, plusieurs universités appliquent ses sept savoirs dans la formation des enseignants. Au Brésil, l’État du Paraná a financé la diffusion de La Méthode auprès de son corps enseignant. En Espagne et au Portugal, ses traductions s’écoulent depuis vingt ans à un rythme régulier. La pensée complexe, marginale dans le monde universitaire français, s’est imposée à l’étranger comme un outil de formation des maîtres.
Les hommages se multiplient
Emmanuel Macron salue samedi « un soldat de la Résistance, militant et affranchi, écrivain et penseur du siècle ». François Hollande estime qu’Edgar Morin « aura traversé le siècle en l’éclairant ». Jean-Luc Mélenchon, Raphaël Glucksmann, Dominique de Villepin et Valérie Pécresse lui rendent eux aussi hommage. Un consensus rare, qui dépasse les clivages politiques habituels, autour d’une figure que beaucoup considéraient comme le dernier représentant d’une lignée d’intellectuels publics ouverte par Sartre et Aron.
Ce que la France garde
Selon sa femme, les funérailles auront lieu dans la stricte intimité, conformément à sa volonté. Une cérémonie d’hommage public reste à l’étude, plusieurs voix politiques évoquant déjà la possibilité d’un hommage aux Invalides ou au Panthéon. Sa dernière interview, publiée par Le Parisien il y a quelques semaines, se terminait par une formule devenue épitaphe en l’espace d’un samedi: « Quand on est entouré comme je le suis, l’angoisse de la mort est bien moins forte. »