Jeudi soir, 21 heures à Cap Canaveral. Les sept moteurs du premier étage de la New Glenn s’allument pour un essai au sol, et la base de la fusée disparaît dans une boule de feu. Six jours plus tard, ce même engin devait emporter les premiers satellites du projet Amazon Leo.
Sept moteurs et puis le feu
Le rituel s’appelle un static fire, un essai d’allumage au sol. La fusée est remplie de méthane et d’oxygène liquide, ses moteurs s’allument quelques secondes, le booster reste sanglé au pas de tir. C’est la dernière répétition générale avant le grand soir. Jeudi 28 mai vers 21 heures locales, soit 3 heures du matin en France, le compte à rebours arrive à zéro et la New Glenn-4 s’embrase. Les images publiées par Spaceflight Now et CBS News montrent un panache orange qui engloutit les 188 pieds (57 mètres) du premier étage. Le second étage, 86 pieds de plus perché au-dessus, bascule lentement avant de s’effondrer à son tour. Une colonne de fumée noire reste suspendue au-dessus du Launch Complex 36, l’unique site orbital de Blue Origin.
Bezos : « Une journée vraiment difficile »
Sur son réseau social X, Jeff Bezos a confirmé que personne n’avait été blessé. « Tout le personnel est sain et sauf », a écrit le milliardaire, fondateur de Blue Origin et d’Amazon. « Il est trop tôt pour connaître la cause exacte mais nous travaillons déjà à l’identifier. Une journée très rude, mais nous reconstruirons ce qu’il faut reconstruire et nous volerons à nouveau. Ça en vaut la peine. » Le patron, qui regarde SpaceX dominer l’orbite basse depuis cinq ans, n’a pas livré d’autre déclaration publique dans les heures suivantes. Les pompiers du Space Force Station ont sécurisé la zone, et la base militaire a confirmé qu’aucun autre lancement n’avait été perturbé. Deux tirs SpaceX prévus dès le lendemain ont eu lieu normalement depuis d’autres pads.
Le contrat Amazon Leo en suspens
La New Glenn-4 devait s’envoler le 4 juin avec une grappe de satellites Amazon Leo, le projet d’internet par satellite que Bezos oppose frontalement à Starlink. Cette mission ouvrait une série de 24 lancements signés entre Amazon et Blue Origin pour déployer la constellation. Les satellites n’étaient pas encore sur le pas de tir, ils attendaient dans une salle de préparation à plusieurs kilomètres et ont donc été épargnés. Le calendrier, lui, vient de partir en miettes. La tour de protection contre la foudre du Complexe 36 a été éventrée par l’incendie, et l’érecteur qui hisse la fusée à la verticale paraît hors service sur les premières images. Sans pad opérationnel, plus de vol orbital pour Blue Origin. Amazon, qui doit déployer une partie de sa constellation avant juillet 2026 pour conserver ses fréquences accordées par la FCC, perd un partenaire au pire moment.
Une autorisation FAA vieille d’une semaine
Le timing est cruel. Le 22 mai, la Federal Aviation Administration américaine venait tout juste de redonner son feu vert aux lancements de New Glenn. La précédente mission, NG-3, n’avait pas atteint la bonne orbite : une fuite cryogénique avait gelé une conduite hydraulique pendant l’allumage du second étage, laissant le satellite BlueBird-7 d’AST SpaceMobile au mauvais endroit. Le rapport final identifiait neuf actions correctives à mettre en œuvre. Trois jours après ce blanc-seing administratif, le pas de tir prend feu pendant un simple test au sol. La FAA a précisé que cet essai sortait du cadre de sa licence d’exploitation et qu’aucune nouvelle enquête fédérale ne serait ouverte. C’est Blue Origin qui pilotera l’investigation, comme la précédente, sous supervision indirecte.
ULA Vulcan dans la même salle d’attente
Le moteur en question, le BE-4 fabriqué par Blue Origin, n’équipe pas que ses propres fusées. United Launch Alliance, la coentreprise de Boeing et Lockheed Martin, l’utilise sous le premier étage de sa fusée Vulcan, déjà clouée au sol après une anomalie sur un booster solide. Si l’enquête remonte à un défaut du BE-4, deux familles de lanceurs américains se retrouvent suspendues d’un coup. Le Pentagone, qui compte sur Vulcan pour ses charges militaires sensibles, observe la situation de très près. SpaceX, en face, continue d’aligner des Falcon 9 toutes les semaines depuis Vandenberg et Cap Canaveral. Cette concentration profite directement à Elon Musk, qui voit ses concurrents directs se neutraliser eux-mêmes au moment où le marché commercial explose.
La Lune va devoir attendre
L’autre dossier sensible se joue à la NASA. L’agence a placé Blue Origin au cœur du programme Artemis, son retour habité sur la Lune. La société livre deux atterrisseurs lunaires : le Blue Moon Mark 1 pour le fret, déjà sélectionné pour déposer des rovers d’Astrolab sur la surface, et le Blue Moon Mark 2 pour les astronautes, retenu aux côtés du Starship de SpaceX. Mardi 26 mai, soit deux jours avant l’incident, l’administrateur Jared Isaacman avait annoncé que la mission Artemis 3, une démonstration en orbite basse dans le style d’Apollo 9, devait décoller mi-2027. Tous ces calendriers reposent sur la disponibilité de la New Glenn. Isaacman a publié une réaction sobre : « Le vol spatial est impitoyable, et développer un nouveau lanceur lourd est extraordinairement difficile. » L’agence dit qu’elle évaluera dans les prochains jours les impacts sur Artemis et son projet de Moon Base.
Première explosion au sol depuis 2016
Pour retrouver une explosion comparable sur le pas de tir à Cap Canaveral, il faut remonter à septembre 2016. Un réservoir d’hélium rompt sur un Falcon 9 de SpaceX au Complexe 40, et la fusée part en feu. À l’époque, l’entreprise s’était relevée parce qu’elle avait déjà d’autres sites de tir disponibles, à Vandenberg en Californie et au Kennedy Space Center voisin. Elle a recommencé à voler depuis ses autres pads en quelques mois, mais le Complexe 40 est resté inactif jusqu’en décembre 2017. Blue Origin n’a pas ce filet de sécurité : son Complexe 36 est unique. La société va devoir mener une enquête, réparer le pad, refabriquer un étage et probablement reculer plusieurs missions de plusieurs mois. Le prochain rendez-vous se jouera devant les caméras. Si la New Glenn retrouve le ciel avant la fin de l’année, Bezos aura prouvé qu’il sait encaisser. Sinon, Starlink et SpaceX continueront de creuser leur avance, orbite par orbite.