Survie identique, sans chimiothérapie. Voilà ce qui ressort d’un essai mené sur plus de 4 400 femmes : la majorité de celles qui auraient reçu une chimio contre un cancer du sein auraient pu s’en passer, sans perdre la moindre chance de guérison.
Les résultats, dévoilés fin mai au congrès de l’American Society of Clinical Oncology (ASCO), bousculent une habitude vieille de plusieurs décennies. Jusqu’ici, devant une tumeur jugée à risque, la chimio s’imposait presque automatiquement. L’essai baptisé OPTIMA montre qu’un simple test sur le tissu de la tumeur permet de trier beaucoup plus finement.
Un test qui lit 50 gènes de la tumeur
Le principe tient à un examen de laboratoire appelé Prosigna, commercialisé par la société Veracyte. Plutôt que de se fier à la taille de la tumeur ou au nombre de ganglions touchés, il analyse l’activité de 50 gènes dans les cellules cancéreuses. Cette signature génétique dit si la tumeur est du genre agressif, qui réclame l’artillerie lourde, ou plutôt indolent, sensible aux seuls traitements hormonaux.
L’essai a porté sur des femmes de 40 ans et plus, atteintes du type de cancer du sein le plus fréquent : celui qui répond aux hormones et ne surexprime pas la protéine HER2. Toutes présentaient des signes de risque, souvent un ou plusieurs ganglions atteints, le genre de profil pour lequel les médecins prescrivent d’ordinaire une chimio sans hésiter.
Deux tiers des patientes orientées loin de la chimio
Le résultat a surpris jusqu’aux chercheurs. Environ deux patientes sur trois ont été classées à faible risque par le test et n’ont reçu qu’un traitement hormonal. Cinq ans plus tard, leur taux de survie atteint 93,7 %, contre 94,9 % pour celles qui avaient suivi une chimio. L’écart est trop faible pour être significatif : sur le plan statistique, les deux groupes s’en sortent aussi bien.
Concrètement, des milliers de femmes pourraient échapper aux perfusions, à la chute des cheveux, aux nausées et à la fatigue qui accompagnent ce traitement, sans rien sacrifier à leurs chances de rester en vie. Les responsables de l’étude estiment que le seul système de santé britannique pourrait épargner la chimio à environ 5 000 patientes chaque année.
Pourquoi ce résultat va plus loin que les précédents
Des tests génétiques existaient déjà pour repérer les tumeurs les moins dangereuses. Mais ils servaient surtout à confirmer ce que les médecins pressentaient : pas de chimio pour les cas les plus légers. OPTIMA s’attaque à un terrain bien plus délicat, celui des cancers réputés à haut risque, avec atteinte des ganglions, où personne n’osait jusqu’ici renoncer à la chimio.
« C’est exactement le groupe de patientes pour lequel on prescrivait la chimiothérapie les yeux fermés », résume en substance le docteur Rob Stein, de l’University College London, qui pilote l’essai. En montrant que le test reste fiable même chez ces femmes-là, l’étude ouvre la porte à une désescalade thérapeutique bien plus large que prévu.
Un essai international sur sept pays
OPTIMA, pour Optimal Personalised Treatment of early breast cancer using Multi-parameter Analysis, a été conçu par l’University College London et l’université de Glasgow, avec le soutien du National Institute for Health and Care Research britannique. Le recrutement s’est étalé sur le Royaume-Uni, la Norvège, la Suède, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et la Thaïlande, ce qui renforce la portée des conclusions.
Les patientes ont été tirées au sort entre deux stratégies : chimio systématique d’un côté, traitement guidé par le test génétique de l’autre. C’est cette comparaison directe, et non une simple observation, qui donne tout son poids au résultat. La BBC et le Guardian, qui ont rapporté l’étude, soulignent qu’il s’agit du type d’essai le plus solide pour trancher une question médicale.
Le poids réel d’une chimio évitée
Derrière les pourcentages, il y a des mois de vie quotidienne bouleversée. Une cure de chimiothérapie contre le cancer du sein s’étale souvent sur trois à six mois, avec des séances toutes les deux ou trois semaines. Chute des cheveux, fatigue qui cloue au lit, nausées, risque d’infections, parfois des séquelles durables sur le cœur ou les nerfs : la facture biologique est lourde, et elle s’ajoute à l’arrêt de travail et au choc psychologique.
Pour Veracyte, qui fabrique le test, l’enjeu commercial est évident. Mais les données présentées à l’ASCO ne viennent pas de l’entreprise seule : elles ont été produites par un consortium académique financé sur fonds publics, ce qui leur donne une crédibilité que n’aurait pas un communiqué industriel. C’est cette indépendance qui pousse plusieurs cancérologues à parler d’un changement durable dans la façon de soigner ces cancers.
Ce que cela pourrait changer en France
Le cancer du sein reste le plus fréquent chez la femme, avec environ 60 000 nouveaux cas par an en France selon les chiffres de santé publique. Une part importante relève précisément du profil étudié dans OPTIMA. Si les recommandations évoluent, des milliers de patientes pourraient se voir proposer un test plutôt qu’une cure de chimio quasi imposée.
La prudence reste de mise. Le test Prosigna n’est pas remboursé partout de la même façon, et les sociétés savantes doivent encore examiner les données complètes avant de modifier leurs protocoles. Un traitement hormonal seul implique aussi un suivi long, parfois cinq à dix ans, avec ses propres effets indésirables. Personne ne parle de supprimer la chimio, mais de la réserver à celles qui en tirent un vrai bénéfice.
Reste une question de fond : combien de patientes, ces dernières années, ont enduré une chimio dont elles n’avaient pas besoin ? L’essai ne le dit pas frontalement, mais ses chiffres le laissent deviner. Les autorités sanitaires européennes se pencheront sur ces résultats dans les prochains mois, étape obligée avant tout changement de pratique à grande échelle.