Un jeune adulte sur mille apprend chaque année qu’il a un cancer. Le chiffre semble faible, mais il monte sans s’arrêter depuis vingt ans, et les chercheurs viennent de remettre le doigt sur un premier coupable resté longtemps en arrière-plan : le surpoids.
Onze cancers et deux décennies de hausse
L’étude vient d’être publiée dans la revue BMJ Oncology. Elle a été pilotée par l’Institute of Cancer Research et l’Imperial College London, deux des plus grands centres britanniques sur le sujet. Les chercheurs ont passé au crible le registre national des cancers en Angleterre, sur la période 2001-2019, et ont comparé l’évolution de 22 types de tumeurs chez les femmes et 21 chez les hommes. Verdict, onze cancers grimpent clairement chez les 20-49 ans : sein, côlon-rectum, thyroïde, bouche, endomètre, foie, rein, vésicule biliaire, pancréas, utérus et ovaires.
Deux d’entre eux, le côlon-rectum et l’ovaire, n’augmentent que dans cette tranche d’âge. Les neuf autres montent aussi chez les plus de 50 ans, mais à un rythme moins marqué. Au total, 31 000 jeunes adultes ont reçu un diagnostic de cancer en Angleterre rien qu’en 2023, dont près des deux tiers de femmes, surtout à cause du sein.
Une génération qui ne ressemble plus à ses aînés
Le contraste avec la décennie précédente intrigue les médecins. Les cancers sont historiquement une maladie de la deuxième moitié de la vie. Un Anglais entre 50 et 79 ans a environ une chance sur cent de recevoir un diagnostic chaque année, contre une sur mille pour un trentenaire. Cet écart se réduit, et il se réduit sans qu’on sache vraiment pourquoi.
Première hypothèse écartée par les chercheurs, celle du dépistage. Une partie de la hausse pourrait venir du fait qu’on cherche mieux et plus tôt, mais cela n’explique pas la pente observée sur le côlon, le pancréas ou l’utérus, où les diagnostics restent souvent tardifs. Deuxième piste vite refermée, les comportements à risque classiques. Le tabac recule en Angleterre depuis quinze ans, l’alcool baisse, les apports en viande rouge et en aliments à faible teneur en fibres restent stables, l’exercice physique progresse légèrement. Aucun de ces facteurs ne suit la même courbe que la maladie.
Le surpoids, seul indicateur qui colle
Reste un seul facteur dont l’évolution se superpose presque parfaitement à celle des cancers, l’obésité. Elle progresse outre-Manche depuis 1995, avec une accélération marquée chez les jeunes femmes, +2,6 % par an en moyenne sur vingt ans. La masse grasse pèse sur la santé bien au-delà du tour de taille. Elle modifie la production d’insuline, dérègle plusieurs hormones, alimente une inflammation chronique de bas grade, autant de mécanismes décrits depuis longtemps comme favorables au développement de tumeurs.
« C’est très inquiétant d’apprendre que les cancers augmentent chez les jeunes, mais on peut réduire le risque par un mode de vie sain, en restant actif et en gardant un poids stable », a réagi la professeure Montserrat García Closas, de l’Institute of Cancer Research, dans le communiqué de l’établissement. Le message est volontairement positif, mais il cache un trou béant dans les données.
Vingt sur cent, le reste sans coupable
L’équipe a chiffré la part attribuable au surpoids cancer par cancer. Pour le côlon-rectum, exemple le plus parlant, sur cent diagnostics supplémentaires chez les jeunes adultes, environ vingt s’expliquent par l’excès de poids. Les quatre-vingts restants restent sans cause identifiée. Sur le pancréas et le foie, la fraction expliquée est encore plus mince. Sur l’ovaire, où la chercheuse principale ne voit aucun lien direct avec le poids, c’est l’intégralité de la hausse qui échappe au modèle.
Autrement dit, l’obésité est la seule pièce du puzzle qu’on ait pu poser, mais elle ne couvre qu’un cinquième de l’image. Les chercheurs préviennent que les politiques publiques de prévention nutritionnelle, déjà recommandées par l’Organisation mondiale de la santé, ne suffiront pas à elles seules à enrayer la dynamique. Il faudra trouver d’autres responsables.
Quatre suspects en sursis
Les pistes que la communauté médicale explore désormais ressemblent à une enquête criminelle au ralenti. Les aliments ultra-transformés, devenus omniprésents dans l’assiette des moins de 50 ans, sont sur le banc des suspects. Plusieurs travaux de l’Inserm et de Sorbonne Université ont déjà montré une association statistique entre leur consommation et plusieurs cancers, sans encore prouver de causalité directe.
Deuxième piste, les PFAS, ces composés perfluorés que l’on appelle aussi « polluants éternels ». On les retrouve dans les poêles antiadhésives, les emballages alimentaires, certains cosmétiques, et leur capacité à perturber le métabolisme et le système immunitaire est documentée depuis le rapport de l’Agence européenne des substances chimiques de 2024. Troisième piste, l’usage massif d’antibiotiques dans l’enfance, qui modifie durablement la flore intestinale. Une étude de la Cleveland Clinic publiée en 2025 a relevé une signature microbienne particulière chez les patients diagnostiqués jeunes d’un cancer colorectal. La quatrième piste, plus diffuse, mêle la pollution de l’air, certains pesticides et des virus encore mal caractérisés.
« Il y a beaucoup de choses qu’on ne sait pas encore », reconnaît le professeur Marc Gunter, de l’Imperial College London, dans le même communiqué. Le ton tranche avec celui de la communication grand public habituelle, qui se contente trop souvent de répéter les conseils sur le tabac et l’alcool.
Le cas qui a déclenché l’alerte
Derrière les courbes, des histoires. La BBC a relayé celle de Bradley Coombes, 23 ans, joueur de football amateur dans la région de Portsmouth, mort d’un cancer du côlon dépisté beaucoup trop tard. Sa mère a accepté de témoigner pour pousser les autorités sanitaires à abaisser l’âge du dépistage en Angleterre, encore réservé aux plus de 50 ans dans la plupart des régions. En France, le programme national de dépistage organisé du cancer colorectal commence aussi à 50 ans, et plusieurs sociétés savantes plaident pour le ramener à 45 ans.
Le Haut Conseil de la santé publique avait déjà alerté en 2023 sur l’augmentation des diagnostics avant 40 ans pour le côlon-rectum et le sein, sans pouvoir trancher sur les causes. La nouvelle étude britannique apporte un cadre de lecture clair, et un point d’appui aux médecins qui demandent depuis des années des moyens supplémentaires pour comprendre le phénomène.
Une équation qui dépasse l’individu
L’Organisation mondiale de la santé estime que près de 40 % des cancers seraient évitables par des changements de mode de vie, soit environ sept millions de cas par an à l’échelle mondiale. Mais cette statistique repose largement sur le tabac, l’alcool et les vaccinations contre les papillomavirus. Pour la nouvelle vague qui frappe les jeunes adultes, la liste des leviers individuels semble courte. Manger moins d’ultra-transformés, bouger davantage, éviter de prendre du poids reste un conseil utile, sans suffire.
La suite passera par la recherche fondamentale, la régulation des polluants éternels et un accès plus précoce aux dépistages. Le BMJ Oncology annonce déjà un volet 2 de l’étude britannique, croisant les données génétiques et environnementales, pour la fin 2026. D’ici là, les autorités sanitaires françaises devront décider si elles abaissent ou non l’âge d’éligibilité au programme national de dépistage colorectal, dossier qui revient sur la table de la Haute Autorité de santé en juin.