Pendant quatre siècles, le manuscrit est resté muet. Trente-quatre symboles, répétés sur 408 pages enfermées dans la Bibliothèque vaticane, sans personne pour les lire vraiment. Il aura suffi de vingt-neuf minutes à un programme informatique pour traduire un premier extrait de 500 signes. Et ce qu’il a trouvé tient surtout dans une cave à vin.

Un grimoire de 408 pages, presque illisible

On l’appelle le chiffre de Borg, du nom du cardinal Stefano Borgia, dont la collection a fini par rejoindre les archives du Saint-Siège. Le document remonte vraisemblablement au XVIIe siècle. Presque tout y est codé. Seules quelques portions échappent au mystère : une première page en arabe, des titres en latin, et les deux dernières feuilles rédigées en italien. Le reste avance derrière une suite de glyphes inventés, 34 symboles qui ne renvoient à aucun alphabet connu.

Les bibliothécaires savaient depuis longtemps qu’ils tenaient un texte médical. Restait à savoir ce qu’il disait précisément. Pendant des générations, le livre a gardé ses recettes pour lui, classé parmi ces objets que l’on conserve sans pouvoir les exploiter.

Du vin rouge contre la dysenterie

La traduction a livré un recueil de remèdes, parfois déroutants pour un lecteur d’aujourd’hui. Contre la diarrhée, l’auteur recommande plusieurs verres d’un bon vin rouge. Pour soigner la dysenterie, il conseille de la noix de muscade fermentée dans de la pâte à pain. D’autres pages décrivent des traitements pour une série de symptômes et de maladies, une pharmacie domestique consignée à la main, soin après soin.

Rien d’un traité savant validé par une faculté. Plutôt le carnet d’un praticien qui couchait ses recettes sur le papier, avec la précaution de les rendre indéchiffrables pour quiconque tomberait dessus.

Ces conseils peuvent prêter à sourire, mais ils s’inscrivaient dans une logique médicale cohérente pour l’époque. Le vin servait d’antiseptique de fortune, les épices passaient pour des remèdes puissants, et la frontière entre cuisine, pharmacie et superstition restait floue. Le carnet vaut moins par l’efficacité de ses recettes que par le portrait qu’il dresse d’une médecine populaire, transmise en marge des institutions, à une époque où se soigner soi-même relevait parfois du défi.

Pourquoi tout cacher derrière un code

Cette précaution n’avait rien d’anodin. À l’époque, l’Église catholique gardait un œil sévère sur la médecine, comme sur beaucoup d’aspects de la vie quotidienne. Préparer des remèdes ou pratiquer des soins que les autorités religieuses n’approuvaient pas pouvait exposer à de réels ennuis, jusqu’à l’accusation de sorcellerie. Chiffrer son savoir devenait une assurance-vie.

Selon les chercheurs qui ont reconstitué le texte, c’est cette pression qui explique le code. On dissimulait des connaissances utiles pour éviter le soupçon, quitte à les rendre presque impossibles à transmettre. Le manuscrit raconte donc deux choses à la fois : des recettes, et la peur qui obligeait à les enterrer.

Ce que la machine fait que l’humain ne faisait pas

L’outil vient du projet DECRYPT, porté par des équipes de l’université de Stockholm. Sa particularité : il enchaîne en une seule étape la lecture des symboles et leur décodage, sans transcription manuelle préalable. Le programme regarde directement les photographies des pages, reconnaît les signes, puis propose une traduction. Il s’appuie sur des algorithmes entraînés à associer chaque caractère chiffré au texte qu’il représente, couplés à des modèles de langage nourris de documents historiques dans quatorze langues.

Sur le chiffre de Borg, le système a analysé, traduit et expliqué un passage de 500 symboles en moins d’une demi-heure. Beáta Megyesi, professeure de linguistique informatique à Stockholm, pilote ces travaux avec l’historien Benedek Láng, spécialiste des manuscrits de magie savante et des langages secrets de la première modernité. Leur pari : transformer un travail de cryptographe qui prenait des mois en une opération de quelques minutes.

Le code avait déjà livré une partie de ses secrets

Un détail tempère l’effet sensation. Le chiffre de Borg n’était pas totalement vierge de toute lecture. Dès 2016, une équipe réunissant Nada Aldarrab, Kevin Knight et la même Beáta Megyesi avait percé la logique du système et publié ses premiers résultats. La vraie nouveauté de 2026 ne tient donc pas à la découverte d’un secret resté intact, mais à la vitesse et à l’automatisation. Ce qui demandait une chaîne d’experts se fait désormais d’un seul geste, à la manière d’un assistant conversationnel qui transcrit et traduit en même temps.

La distinction compte, parce qu’elle dessine l’usage réel de ces outils. Ils ne remplacent pas l’historien, ils débroussaillent à sa place les milliers de pages qu’aucune main n’aurait le temps d’attaquer.

Des complots et des lettres d’amour dans la file

Le manuscrit du Vatican n’est qu’un cas parmi des centaines. Le projet DECRYPT a constitué une base de données, baptisée DECODE, qui recense ciphers, clés et documents chiffrés dispersés dans les archives européennes. On y trouve de tout : correspondances diplomatiques codées, complots, lettres d’amour rendues secrètes, notes de médecins comme celle du Vatican. Autant de textes restés illisibles faute de bras pour les déchiffrer un par un.

Selon le Guardian, qui a recensé ces travaux, l’intelligence artificielle rouvre ainsi un pan entier d’archives que les chercheurs jugeaient hors d’atteinte. La revue spécialisée Cryptologia, qui a publié la présentation du projet, y voit un changement d’échelle pour la cryptologie historique, longtemps cantonnée à quelques énigmes célèbres traitées à la loupe.

Reste à confronter ces traductions au regard des historiens, seuls capables de dire si la machine a compris le sens ou seulement deviné les mots. Les équipes de Stockholm prévoient déjà d’étendre la méthode à d’autres fonds d’archives, où dorment, par milliers, des documents que personne n’a encore réussi à lire.