Pour faire reculer le moustique tigre, une ville en relâche par centaines de milliers. À Mions, dans l’Est lyonnais, jusqu’à 100 000 mâles sont libérés chaque semaine depuis le début du printemps. Le pari semble absurde. Il repose en réalité sur une faille dans la biologie de l’insecte.
Ces mâles ont un défaut soigneusement fabriqué en laboratoire : ils sont stériles. Élevés puis irradiés aux rayons X par la start-up montpelliéraine TerraTIS, ils ne piquent pas, ne transmettent aucune maladie et ne se reproduisent plus. Une fois lâchés, ils s’accouplent normalement avec les femelles sauvages. Sauf que les œufs pondus ne donnent rien. Génération après génération, la population locale s’effondre, sans une goutte d’insecticide dans la nature.
Le mâle qui sabote sa propre espèce
La méthode porte un nom : la technique de l’insecte stérile. Elle existe depuis des décennies pour d’autres ravageurs, mais son application au moustique tigre reste neuve en France. Le principe tient en une phrase. On noie les femelles sous un excès de partenaires incapables de procréer, pour qu’elles gaspillent leur unique reproduction.
« Les femelles accouplées avec nos mâles vont continuer de produire des œufs, mais stériles, et donc ne donneront pas de descendance », explique Florian Vernichon, responsable d’activités terrain chez TerraTIS, cité par Lyon Capitale. Il prévient toutefois sur la portée réelle de l’opération : « Avec cette technique, on diminue la quantité de moustiques tigres sur le long et moyen terme, mais on ne va pas jusqu’à l’extinction de l’espèce localement. »
Le moustique tigre joue contre son camp sur un autre point : il bouge à peine. Sur toute sa vie, il parcourt environ 150 mètres. Cette sédentarité, qui rend la bestiole si tenace dans un jardin, devient ici un atout. En quadrillant les 50 hectares de la commune, les équipes couvrent un territoire que l’insecte ne quitte presque jamais.
30 boîtes, deux fois par semaine
Concrètement, le dispositif ressemble peu à une opération militaire. Trente boîtes, contenant chacune jusqu’à 3 300 moustiques, sont disséminées sur des parcours précis, deux fois par semaine. Soit autour de 100 000 mâles relâchés sur sept jours, dans le quartier identifié par les spécialistes comme le plus infesté. Le partenariat court sur trois ans, pour un budget de 70 000 euros par an, et prévoit plusieurs millions de mâles stériles libérés au total.
Le maire de Mions, Mickaël Paccaud, affiche un objectif chiffré. Une baisse de la présence du moustique tigre de « 50 à 60 % » la première année, puis de « 90 % » la deuxième. « On travaille sur un secteur identifié par des spécialistes comme étant le plus impacté », détaille l’élu, qui parle de vouloir « mettre un coup d’arrêt » à la prolifération. Sur place, deux habitantes interrogées par Lyon Capitale résument l’état d’esprit du quartier. « Depuis plusieurs années, l’été est devenu un enfer », souffle l’une d’elles, avant d’ajouter que si la méthode marche, « c’est génial ».
Brive et Montpellier ont ouvert la voie
Mions n’invente rien. La commune devient la troisième de France à tenter l’expérience à grande échelle, après Brive-la-Gaillarde, en Corrèze, et Montpellier, dans l’Hérault, qui s’étaient lancées dès 2025 avec la même entreprise. Le calendrier n’a rien d’un hasard. Le moustique tigre, repéré pour la première fois sur le territoire en 2004, a colonisé le pays à une vitesse rare. En vingt ans, il est passé de la seule Côte d’Azur à la quasi-totalité des départements métropolitains, gagnant désormais la Bretagne, la Normandie et le Grand Est.
En Auvergne-Rhône-Alpes, le constat dressé par l’Agence régionale de santé donne la mesure du phénomène. Selon son bilan publié fin avril, 80 % des habitants de la région sont exposés à l’insecte. Sa présence a été recensée dans 1 328 communes l’an dernier, contre 1 192 un an plus tôt. À Mions, le moustique s’est installé en 2014. Onze ans ont suffi pour qu’il transforme la belle saison en corvée quotidienne.
Derrière la nuisance, un risque sanitaire qui grimpe
Le moustique tigre n’est pas qu’une question de démangeaisons. Il transporte potentiellement la dengue, le chikungunya et le virus Zika. Et la France bascule peu à peu d’un risque importé, lié aux voyageurs, vers une transmission locale. En 2025, l’Auvergne-Rhône-Alpes a comptabilisé 177 cas de chikungunya, 168 cas de dengue et 2 cas de Zika. À l’échelle nationale, l’épisode d’Antibes, à l’automne 2025, avait marqué les esprits avec plus d’une centaine de contaminations autochtones au chikungunya, du jamais-vu en métropole.
C’est cette bascule qui change la donne politique. Tant que l’insecte se contentait de gâcher les apéros de juillet, les communes vivaient avec. Maintenant qu’il fait courir un risque épidémique mesuré chaque année par Santé publique France, les maires cherchent des armes. Les insecticides, eux, perdent du terrain : des travaux ont montré que le moustique tigre tolère des doses bien supérieures aux concentrations habituelles dans l’environnement.
Un test grandeur nature jusqu’en octobre
Reste à savoir si la promesse tiendra sur le terrain. La technique de l’insecte stérile a fait ses preuves ailleurs dans le monde, mais son rendement dépend de mille détails locaux : météo, densité de départ, régularité des lâchers, présence de gîtes larvaires dans les jardins voisins. Un seul pot de fleurs rempli d’eau stagnante peut relancer une colonie.
Les lâchers se poursuivront jusqu’au mois d’octobre, au rythme des saisons de l’insecte. Les premiers indicateurs de terrain sont attendus dans les semaines qui viennent. Si Mions atteint son objectif de moitié moins de moustiques dès cette année, d’autres communes suivront sans doute. La start-up, elle, ne s’en cache pas : son modèle repose sur la multiplication des contrats municipaux, à mesure que le tigre continue, lui, d’avancer vers le nord.