Un masque en maille imprimé, commandé pour quelques euros sur Temu, suffit parfois à tromper le scan du visage d’une application. En Australie, des adolescents s’en servent déjà pour rester sur leurs réseaux sociaux malgré l’interdiction. Le Royaume-Uni vient pourtant de s’engager dans la même direction, et la France n’est plus très loin derrière.

Le 15 juin, le premier ministre britannique Keir Starmer a annoncé que les moins de 16 ans seraient bientôt privés d’une grande partie des réseaux sociaux. Six plateformes sont visées : TikTok, Snapchat, YouTube, Instagram, Facebook et X. Les messageries comme WhatsApp ou Signal échappent à la règle, tout comme YouTube Kids, pensé pour les plus jeunes.

Six plateformes fermées aux ados britanniques

La mesure ne s’appliquera pas avant le printemps 2027. Londres se donne le temps de bâtir un système capable de vérifier l’âge des inscrits, le vrai point dur du dispositif. Les entreprises qui ne prendront pas de « mesures raisonnables » pour écarter les mineurs s’exposeront à des amendes de plusieurs millions de livres.

Les adultes déjà installés ne seront pas inquiétés : un compte ouvert depuis plus de seize ans, relié à une carte bancaire ou à une adresse déjà vérifiée, vaudra preuve de majorité. Le cadre juridique s’appuie sur une loi votée cette année, le Children’s Wellbeing and Schools Act. Le gouvernement a chargé le régulateur des communications, l’Ofcom, de rendre d’ici octobre une étude sur les méthodes de contrôle d’âge réellement efficaces.

Pourquoi les États serrent la vis

Derrière ces lois, le même argumentaire revient d’un gouvernement à l’autre : protéger des cerveaux en construction d’un flux conçu pour capter l’attention le plus longtemps possible. Harcèlement, nuits écourtées, contenus violents ou faisant l’apologie de la maigreur, comparaison permanente des corps et des vies, les torts prêtés aux réseaux nourrissent rapports parlementaires et plaintes de familles depuis des années. En France, seize familles ont déjà attaqué TikTok en justice, accusant l’algorithme d’avoir poussé des adolescents vers le pire.

Les plateformes, elles, plaident la responsabilisation plutôt que l’interdiction et vantent leurs outils de contrôle parental. Plusieurs spécialistes doutent aussi qu’un bannissement règle quoi que ce soit : couper l’accès officiel risque de pousser une partie des jeunes vers des espaces moins surveillés, sans filet de sécurité. Le débat est tout sauf clos.

En France, le compte à rebours est lancé

Paris n’attend pas de voir ce que donnera l’expérience anglaise. En janvier, l’Assemblée nationale a adopté, par 130 voix contre 21, un texte qui interdit les réseaux sociaux aux moins de 15 ans. La formule de la loi est sans détour : l’accès à un service de réseau social est interdit aux mineurs de moins de quinze ans.

Le pays n’en est pas à son coup d’essai. Une première loi sur la majorité numérique à 15 ans existe depuis 2023, mais elle attendait justement un moyen fiable de vérifier l’âge. Emmanuel Macron a fait du sujet un cheval de bataille européen, réclamant des règles communes plutôt qu’un assemblage de mesures nationales. L’objectif affiché vise une entrée en vigueur dès la rentrée de septembre, d’abord pour les nouveaux comptes, avec une barre fixée un an plus bas qu’à Londres ou à Canberra.

L’Australie a montré la voie, et les failles

Pour deviner ce qui attend les Européens, il suffit de regarder l’Australie. Le pays a dégainé le premier : depuis le 10 décembre, les plateformes doivent empêcher les moins de 16 ans d’ouvrir ou de conserver un compte. La liste est longue, de Facebook à Reddit en passant par Twitch, et les sanctions grimpent jusqu’à 700 000 dollars australiens par jour, près de 420 000 euros.

Six mois plus tard, le bilan déçoit. Dans une enquête menée auprès de 1 050 jeunes de 12 à 15 ans, plus de six sur dix qui possédaient déjà un compte y avaient toujours accès. Les contournements ne manquent pas d’imagination : fausse date de naissance, visage d’adulte fabriqué par intelligence artificielle, parent ou grand frère qui prête ses traits pour valider l’inscription. Un internaute a même vanté sur Reddit un masque souple acheté sur Temu pour déjouer la reconnaissance faciale.

Le VPN ne sauvera pas les ados

Beaucoup de jeunes pensent s’en tirer avec un VPN, ce logiciel qui fait croire qu’on se connecte depuis l’étranger. Les plateformes ont anticipé la parade. Le régulateur australien à la sécurité en ligne, l’eSafety Commissioner, attend des réseaux qu’ils bloquent ce genre de ruse. Snapchat regarde où un compte a été actif sur le dernier mois plutôt que la seule connexion du jour, Meta croise plusieurs signaux pour situer un utilisateur. Une fois verrouillé parce que son titulaire a moins de 16 ans, un compte le reste jusqu’à l’anniversaire qui change tout.

Tout se joue sur la preuve de l’âge

Le cœur du problème tient en une question simple : comment prouver qu’on a bien l’âge requis sans transformer chaque inscription en contrôle d’identité ? Scanner son visage ou téléverser sa carte hérisse les défenseurs de la vie privée, qui rappellent que ces données concernent aussi les adultes. L’an dernier, une application de vérification testée par l’Union européenne avait été contournée par un chercheur en quelques minutes, preuve que la technologie reste fragile.

Le résultat ressemble à une mosaïque d’un pays à l’autre. Treize ans pour la plupart des plateformes depuis toujours, quinze en France, seize au Royaume-Uni et en Australie. Après une révision de ses lignes directrices, l’Union européenne laisse chaque État fixer sa propre limite, et le Danemark, l’Espagne ou la Grèce réfléchissent à leur tour à un verrou par l’âge.

Pour les familles françaises, l’échéance n’a rien d’abstrait : si le calendrier tient, les moins de 15 ans verront la porte se refermer dès la rentrée. D’ici là, l’étude de l’Ofcom attendue en octobre dira si une barrière numérique peut tenir, ou si, comme en Australie, elle laissera filer la moitié de ceux qu’elle prétend protéger.