Avant que Friends ne devienne un phénomène mondial, six acteurs presque inconnus ont été emmenés dîner à Las Vegas. Celui qui les avait réunis ce soir-là leur a prédit la suite : une fois la série à l’antenne, leur vie d’anonymes serait terminée. Il avait vu juste. James Burrows, l’homme derrière ce dîner et derrière le pilote de la série, est mort vendredi à 85 ans. Sa disparition a été confirmée par sa famille et rapportée par Variety et NPR.

Une dernière soirée avant la gloire

L’anecdote est devenue une légende sur les plateaux. Quelques jours avant de tourner le tout premier épisode de Friends, Burrows affrète un avion privé et embarque Jennifer Aniston, Courteney Cox, Lisa Kudrow, Matt LeBlanc, Matthew Perry et David Schwimmer pour un dîner à Las Vegas. Le but : souder une bande qui se connaissait à peine. Au dessert, il leur glisse que c’est leur dernier moment de tranquillité, que plus jamais ils ne marcheront dans la rue sans être reconnus. Quelques mois plus tard, la planète entière connaissait leurs prénoms. Une décennie après ce dîner, les six convives figuraient parmi les acteurs les mieux payés de la télévision, à un million de dollars l’épisode, et la série continuait de rapporter des fortunes en rediffusion, des années après son dernier tournage.

Cheers, le bar qui a failli fermer

Sa plus grande fierté est née d’un quasi-échec. En 1982, Burrows cofonde Cheers avec les frères Glen et Les Charles, une comédie située dans un bar de Boston où, dit la chanson, tout le monde connaît votre prénom. La première saison frôle le fond du classement et la chaîne hésite à tout arrêter. Le bouche-à-oreille finit par faire son œuvre. Onze saisons plus tard, Cheers est un monument de la télévision américaine, et son personnage de psychiatre coincé donnera naissance à Frasier, autre triomphe. Burrows en aura réalisé 243 épisodes sur 273.

Le roi de la sitcom filmée en public

Burrows n’a presque jamais quitté un format : la comédie tournée devant un public, avec plusieurs caméras qui captent en direct les rires de la salle. Il plaçait ses acteurs comme on règle une pièce de théâtre, calibrait chaque silence, chaque entrée, chaque réplique pour que le rire tombe au bon endroit. Ce savoir-faire, peu spectaculaire mais redoutable, a donné à des dizaines de séries leur rythme et leur chaleur. Chaque semaine, le même rituel : une captation devant des spectateurs réels, dont les rires non truqués servaient de juge de paix. Si la salle ne riait pas, la blague était réécrite sur-le-champ. La presse américaine le surnommait le roi de la comédie à plusieurs caméras, un titre que personne ne lui a jamais disputé.

Plus de mille épisodes à son actif

Le reste de sa carrière tient dans des chiffres vertigineux. Il a signé la totalité des 246 épisodes de Will & Grace, un marathon que presque aucun réalisateur ne peut revendiquer. Cette comédie, parmi les premières à placer des personnages ouvertement gays au cœur du prime time américain, a accompagné un changement de regard qu’un vice-président des États-Unis a un jour salué publiquement. Ajoutez le pilote de Friends et une quinzaine d’épisodes, des passages sur Taxi ou Mike & Molly, plus les pilotes de The Big Bang Theory et de Two and a Half Men. Au total, plus de mille épisodes portent sa marque. Dans le métier, on lui prêtait une intuition rare pour le casting, cette conviction qu’une comédie se gagne ou se perd dès le choix des acteurs.

Onze Emmys et un visage inconnu

Le paradoxe de James Burrows tient en une phrase : son travail était partout, son nom nulle part. Le grand public n’a jamais su à quoi il ressemblait, alors que ses comédies rythmaient les soirées de millions de foyers. Il a pourtant raflé onze Emmy Awards, cinq prix de la guilde des réalisateurs et son entrée au Television Hall of Fame en 2006. Fils d’Abe Burrows, auteur de Broadway à qui l’on doit la comédie musicale Guys and Dolls, il avait grandi dans les coulisses du spectacle avant d’en devenir l’un des artisans les plus discrets. En 2016, la chaîne NBC lui avait consacré une soirée spéciale pour son millième épisode, réunissant sur un même plateau les vedettes de ses comédies.

Les acteurs lui devaient leurs débuts

Repérer les talents avant tout le monde était sa seconde spécialité. Plus de soixante-quinze pilotes qu’il a tournés ont été achetés et transformés en séries, lançant au passage des carrières entières. Les hommages l’ont rappelé sans détour. Jennifer Aniston a salué une figure quasi paternelle, celui qui l’avait dirigée à ses tout premiers pas devant une caméra. L’ancien patron des programmes de NBC, Warren Littlefield, a tranché : sans lui, la grande époque des comédies de la chaîne n’aurait jamais existé. Sa famille a précisé qu’il s’était éteint paisiblement, entouré des siens.

Ses séries tournent encore chaque jour

En France, toute une génération a appris l’anglais en enchaînant les rediffusions de Friends, sans jamais voir défiler le nom du réalisateur. C’est peut-être le plus bel héritage de Burrows : une œuvre invisible et omniprésente. Lui-même l’avait résumé dans ses mémoires. Avoir mis en scène plus de mille émissions, écrivait-il, signifie qu’à presque n’importe quelle heure, on peut allumer la télévision et tomber sur l’une d’elles. C’était, disait-il, sa plus grande fierté. Elle ne risque pas de s’éteindre de sitôt, tant ses comédies restent au programme des plateformes et des chaînes du monde entier.