Ce mercredi, le pape Léon XIV a béni à Barcelone une tour que personne, parmi les vivants, n’avait jamais vue achevée. La Sagrada Família vient de fixer sa silhouette à 172,5 mètres de hauteur. Elle est désormais la plus haute église du monde.

Le chantier a commencé en 1882. Quatre générations d’ouvriers se sont succédé sur l’échafaudage avant que la dernière pierre de la tour centrale, dédiée au Christ, ne trouve sa place en février 2026. La cérémonie de ce 10 juin tombe pile un siècle après la mort d’Antoni Gaudí, l’architecte qui a donné sa forme improbable à la basilique. Une coïncidence soigneusement calculée par la fondation qui gère le temple.

Un record allemand qui tenait depuis cinq siècles

Jusqu’à l’automne dernier, le titre de plus haute église de la planète revenait à la cathédrale d’Ulm, en Allemagne, et sa flèche de 161,5 mètres. Un record installé depuis la fin du XIXe siècle, et que les Allemands croyaient intouchable. Le 31 octobre 2025, la tour de Jésus a franchi la barre des 162,9 mètres. Le trône a changé de pays.

La construction s’est terminée par le sommet. En janvier, les ouvriers ont posé les quatre bras horizontaux d’une croix géante. Le bras supérieur, lui, a été hissé le 20 février, scellant les 172,5 mètres définitifs. Pour donner une idée, l’édifice dépasse aujourd’hui la tour Montparnasse à Paris. Une église plus haute qu’un gratte-ciel parisien, l’image a de quoi surprendre.

Gaudí n’en a vu que le quart

Antoni Gaudí a repris le projet en 1883, à 31 ans, et y a consacré le reste de sa vie. Les dernières années, il dormait sur place, dans un atelier au pied des tours, refusant presque tout le reste. Le 7 juin 1926, il a été renversé par un tramway en se rendant à la messe. Les passants l’ont pris pour un mendiant à cause de ses vêtements usés. Il est mort trois jours plus tard, le 10 juin, sans avoir vu plus du quart de son œuvre sortir de terre.

L’architecte savait qu’il ne verrait jamais la fin. Interrogé à l’époque sur la lenteur du chantier, il aurait répondu que son client, en parlant de Dieu, n’était pas pressé. Il avait conçu des plans, des maquettes en plâtre, des modèles suspendus avec des poids et des ficelles pour calculer les courbes. Une partie de ces maquettes a été détruite pendant la guerre civile espagnole, en 1936, quand des anarchistes ont incendié la crypte. Les générations suivantes ont dû reconstituer sa pensée à partir de fragments.

En mai 2025, quelques jours avant sa propre mort, le pape François avait déclaré Gaudí « vénérable », première marche d’un long chemin vers une éventuelle canonisation. L’architecte catholique fervent qui voulait bâtir « la cathédrale des pauvres » pourrait donc devenir un saint.

Une croix de cinq étages, allumée la nuit

La venue du pape n’est pas la première bénédiction reçue par le chantier. En 2010, Benoît XVI avait consacré l’édifice comme basilique mineure, alors qu’il manquait encore la moitié des tours. Léon XIV vient donc clore un cycle ouvert il y a seize ans, devant des milliers de fidèles massés sur l’avenue Gaudí et retransmis dans toute l’Espagne.

La tour de Jésus n’est pas surmontée d’une simple croix décorative. La structure mesure l’équivalent d’un immeuble de cinq étages, recouverte de céramique et conçue pour s’illuminer à la tombée du soir. Vue depuis la mer, elle redessine la ligne d’horizon de Barcelone, jusqu’ici dominée par la colline de Montjuïc.

Ce détail compte. Gaudí avait fixé lui-même la hauteur de sa basilique pour qu’elle reste juste en dessous de cette colline, à 173 mètres. Sa logique tenait en une phrase : l’œuvre des hommes ne devait pas dépasser celle de la nature. Les architectes actuels ont respecté la consigne au mètre près, un siècle plus tard.

La tour centrale ne compte d’ailleurs pas seule. Le projet prévoit dix-huit tours en tout, dédiées aux douze apôtres, aux quatre évangélistes, à la Vierge et au Christ. La dernière en date, achevée fin 2025, est la tour de la Vierge Marie, coiffée d’une étoile qui s’éclaire chaque soir depuis décembre.

Payée par les touristes, pas par l’État

Voilà ce qui rend la Sagrada Família unique parmi les grands monuments du monde : personne ne l’a financée avec de l’argent public. Depuis 1882, le temple vit des dons des fidèles, des legs, et surtout des billets d’entrée. Environ 4,5 millions de visiteurs s’y pressent chaque année, ce qui en fait l’un des sites les plus fréquentés d’Espagne.

Ce modèle a aussi ses tensions. La hauteur finale a longtemps inquiété les habitants du quartier, certains craignant des expropriations pour aménager les accès et l’escalier monumental prévu côté façade de la Gloire. La fondation et la mairie de Barcelone discutent encore des compensations. Construire au cœur d’une ville habitée, ce n’est pas la même chose qu’ériger une cathédrale au Moyen Âge sur un terrain vague.

Encore deux ans avant la vraie fin

La silhouette est complète, mais le travail continue. La plateforme d’observation aménagée à l’intérieur de la croix ne s’ouvrira pas au public avant 2027. Les finitions intérieures, la grande façade de la Gloire et son escalier sont programmés pour 2027 et 2028. Autrement dit, le record de hauteur est tombé, mais la basilique ne sera pas vraiment terminée avant encore deux saisons de chantier.

La fondation vise désormais 2034 pour livrer l’ensemble décoratif complet. Si le calendrier tient, le temple aura mis cent cinquante-deux ans à sortir de terre. Le tramway qui a tué Gaudí roulait dans une Barcelone sans métro ni gratte-ciel. La ville qui inaugure aujourd’hui sa basilique géante n’a plus grand-chose à voir avec celle-là.