Il y a deux ans, Keir Starmer écrasait les conservateurs et s’installait au 10 Downing Street. Ce lundi matin, il est ressorti devant la même porte noire pour annoncer qu’il s’en allait.
Le Premier ministre britannique a confirmé sa démission après avoir prévenu le roi Charles plus tôt dans la matinée. Sa femme Victoria à ses côtés, il a reconnu avoir perdu la confiance de ses propres députés. « La question que se pose mon parti, c’est de savoir si je suis le mieux placé pour le mener à la prochaine élection. J’ai entendu sa réponse, et je l’accepte de bonne grâce », a-t-il déclaré. Il restera en poste le temps de désigner son successeur.
Un raz-de-marée effacé en deux ans
Le contraste donne le vertige. En juillet 2024, le Labour décrochait une majorité de 172 sièges, la plus large pour la gauche britannique depuis Tony Blair, et mettait fin à quatorze ans de pouvoir conservateur. Starmer promettait dix ans à la tête du pays et un grand redressement national.
Dix-huit mois plus tard, sa cote s’est effondrée. En janvier 2026, l’institut YouGov mesurait 75% d’opinions défavorables à son sujet, un niveau de rejet que seule Liz Truss, partie après quarante-neuf jours en 2022, avait connu. La gauche du parti lui reprochait ses positions sur Gaza et ses coupes dans les aides sociales, la droite jugeait son discours sur l’immigration sans effet. Il reculait des deux côtés en même temps.
Les élections de mai qui ont tout déclenché
Le coup de grâce est venu des urnes. Aux élections locales de mai, le Labour a perdu près de 1 500 sièges de conseillers municipaux. Le grand gagnant s’appelle Reform UK, le parti anti-immigration de Nigel Farage, qui a raflé environ 1 450 élus et pris le contrôle de quatorze collectivités. La BBC a calculé que, ramené à l’échelle du pays, le score travailliste tombait à 17%, soit moitié moins qu’aux législatives.
Le scrutin a vite tourné au référendum sur Starmer lui-même. Une partie de ces voix ouvrières du nord de l’Angleterre, le fameux « mur rouge » longtemps acquis à la gauche, a basculé vers Farage. Wes Streeting, son ministre de la Santé, a claqué la porte du gouvernement à la mi-mai. Selon le décompte de la BBC, plus de quatre-vingt-dix députés travaillistes ont réclamé un calendrier de départ. Le chef du gouvernement a tenu quelques semaines avant de céder.
Qui est ce « roi du Nord »
Pour le remplacer, un nom écrase déjà tous les autres : Andy Burnham. À 56 ans, ce fils d’ouvrier de la région de Liverpool, supporter d’Everton et passé par Cambridge, dirige le Grand Manchester depuis 2017. Les habitants du Nord l’ont surnommé le « roi du Nord » après son bras de fer avec Londres, en 2020, pour arracher davantage d’aides à sa région pendant la pandémie.
Son nom reste aussi attaché au combat des familles de Hillsborough, cette catastrophe de 1989 où quatre-vingt-seize supporters de Liverpool avaient péri dans un stade. C’est en partie grâce à son insistance qu’une commission indépendante a rouvert le dossier et obtenu des excuses de l’État en 2012. Ancien ministre de la Santé de Gordon Brown, Burnham a déjà tenté deux fois de prendre la tête du Labour, en 2010 puis en 2015, sans succès. La semaine dernière, il a fait son retour au Parlement en remportant une élection partielle à Makerfield avec près de 55% des voix, plus de 9 000 bulletins devant le candidat de Reform.
Comment un seul homme peut décrocher le poste
La suite ressemble à un boulevard. Pour se présenter, un candidat doit réunir les parrainages d’un cinquième des députés travaillistes, soit au moins quatre-vingt-un noms. Burnham les a, et ses rivaux s’effacent un à un. Streeting, longtemps présenté comme son principal adversaire, a renoncé et appelé à voter pour lui afin de mener « le combat contre les forces du nationalisme ». L’ancienne vice-Première ministre Angela Rayner le soutient elle aussi.
S’il reste seul en lice, il n’y aura même pas de vote des militants : Burnham deviendra chef du parti, et donc Premier ministre, sans passer par les urnes internes. Starmer a fixé le calendrier avant de partir. Les candidatures ouvriront le 9 juillet et se refermeront le 16. Un nouveau locataire de Downing Street devrait être désigné avant la rentrée parlementaire de septembre. Le roi Charles invitera alors le vainqueur à former un gouvernement, selon l’usage qui veut que le monarque appelle celui capable de réunir une majorité aux Communes.
Sept locataires en dix ans
Avec ce départ, le Royaume-Uni s’apprête à connaître son septième Premier ministre en dix ans, après Cameron, May, Johnson, Truss, Sunak et Starmer. Une instabilité au sommet que le pays n’avait plus vue depuis des décennies, et qui nourrit le discours de Farage sur des partis traditionnels incapables de tenir la barre. Un sondage Ipsos de début juin plaçait d’ailleurs le Labour et Reform au coude-à-coude, 39% contre 35% dans un duel direct.
Le successeur héritera d’un parti fracturé et d’un rival en pleine ascension. Burnham défend ce qu’il appelle le « manchestérisme », un mélange de politiques favorables aux entreprises et de reprise en main publique des services essentiels. Il en fait sa recette pour récupérer les électeurs ouvriers tentés par Reform, lui qui revendique des racines bien plus populaires que celles de l’avocat Starmer.
La prochaine législative doit se tenir au plus tard en juillet 2029. D’ici là, le futur chef du gouvernement aura trois ans pour prouver qu’un travailliste peut encore barrer la route au parti de Farage. Son premier face-à-face, lui, tombera dès cet été, quand il s’assiéra pour la première fois en face de son adversaire à la Chambre des communes.