Depuis jeudi, un parent qui voyage avec son enfant sur Ryanair n’a plus besoin de sortir la carte bleue pour s’asseoir à côté de lui. Le « siège famille » facturé environ 8 euros par vol disparaît. Reste un détail qui change tout : ces places gratuites se trouvent à l’arrière de l’appareil, souvent près des toilettes.
Huit euros pour s’asseoir près de son enfant
Le système durait depuis des années. Un adulte qui réservait un vol avec des enfants de 2 à 11 ans devait payer pour bloquer un siège, sous peine de se retrouver dispersé aux quatre coins de la cabine. Ryanair appelait cela le « siège famille obligatoire ». La note grimpait vite : huit euros par trajet selon la BBC, à multiplier par l’aller, le retour et chaque adulte accompagnateur. Pour une famille avec deux parents, l’addition pouvait dépasser trente euros sur un aller-retour, juste pour rester groupée.
La compagnie irlandaise s’est toujours défendue d’abuser. Dans sa version, un parent ne paie qu’un seul siège réservé et peut installer jusqu’à quatre enfants autour de lui sans débourser un centime de plus. Les associations de consommateurs voyaient les choses autrement. Pour elles, ce mécanisme gonflait le prix réel d’un voyage en famille et relevait du prix au compte-gouttes, ces frais qui s’empilent une fois la réservation lancée.
Londres enquête, Ryanair répond « bidon »
Le déclic est venu de l’autre côté de la Manche. Le 11 juin, l’autorité britannique de la concurrence, la CMA, a ouvert une enquête pour vérifier si ce siège famille obligatoire respectait le droit de la consommation et s’il était assez transparent au moment de payer. La question du régulateur tenait en une phrase : un parent comprend-il vraiment qu’il pourrait éviter ces frais ?
Ryanair n’a pas apprécié. La compagnie a qualifié l’enquête de « bidon » et juré que sa politique respectait chaque règle en vigueur. Première compagnie d’Europe par le nombre de passagers selon CNN, le groupe a pourtant rarement plié aussi vite. Deux semaines plus tard, il rendait les armes.
O’Leary cède « à contrecœur »
Michael O’Leary, le patron au franc-parler légendaire, a annoncé jeudi que Ryanair allait « s’aligner à contrecœur sur le standard du secteur ». La formule trahit l’état d’esprit d’une entreprise qui abandonne rarement une source de revenus. Le groupe a tout de même prévenu que le changement serait « neutre pour ses recettes », manière de rassurer ses investisseurs : ce qu’il perd ici, il compte le récupérer ailleurs.
Pour un transporteur qui a bâti son modèle sur l’empilement des petits frais, du bagage cabine à l’embarquement prioritaire, reculer sur les familles n’a rien d’anodin. En Espagne, le gouvernement avait déjà sanctionné plusieurs compagnies à bas coût pour des frais jugés abusifs, signe que la pression monte sur tout le secteur.
Le piège des sièges du fond
La gratuité cache pourtant un revers. Les places côte à côte ne sont attribuées qu’après l’enregistrement, et elles atterrissent vers la queue de l’avion. La logique est simple : les rangs avant, plus recherchés, partent en premier à la vente. Les familles qui refusent de payer se retrouvent donc regroupées à l’arrière, fréquemment au contact des toilettes.
La presse spécialisée dans le voyage a aussitôt pointé la nuance. Être ensemble, oui, mais pas n’importe où. Un siège tout au fond, c’est aussi un débarquement plus long, le genre de détail qui pèse avec un enfant fatigué. Pour beaucoup de parents, l’essentiel reste néanmoins ailleurs : ne pas voir son fils de six ans assis dix rangs plus loin, coincé entre deux inconnus.
Reste que la mesure ne vise que les sièges. Le bagage cabine, l’embarquement prioritaire ou l’enregistrement à l’aéroport restent payants. Le voyage à bas coût garde sa logique : un billet d’appel très bas, puis une cascade d’options qui gonflent la note au moment de réserver.
Bruxelles veut graver la règle dans le marbre
Le cas Ryanair n’est que la partie émergée d’un chantier bien plus vaste. À la mi-juin, les États membres de l’Union européenne ont validé une refonte du règlement 261/2004, le texte qui encadre depuis vingt ans les droits des passagers aériens. Au menu : l’interdiction de facturer le placement d’un enfant de moins de 14 ans à côté de l’adulte qui l’accompagne.
Le même texte s’attaque à une autre niche à frais. Corriger une faute de frappe dans un nom, une lettre oubliée par exemple, peut aujourd’hui coûter jusqu’à 110 euros en ligne et 160 euros par téléphone selon la compagnie. Ces corrections mineures deviendront gratuites.
Les transporteurs, eux, ne sautent pas de joie. La Commission européenne chiffre à près de 8,1 milliards d’euros par an le coût que cette réglementation leur impose déjà. Le seuil de trois heures de retard qui ouvre droit à une indemnité, entre 250 et 600 euros selon la distance, a été maintenu, au grand dam des compagnies qui rêvaient de le repousser. « Le Parlement avait promis que les droits des passagers ne reculeraient pas, et nous n’avons pas cédé », a tranché l’eurodéputé Andrey Novakov, principal négociateur du dossier.
Ce qui attend les familles cet été
Le calendrier est fixé. Le Parlement européen doit se prononcer en séance plénière le 8 juillet, avant une adoption définitive par les ministres des Vingt-Sept. Une fois en vigueur, attendue pour 2027, la règle vaudra pour tous les vols au départ de l’Union, France comprise. En attendant, Ryanair a pris les devants. Dans l’Hexagone, où la compagnie transporte chaque année des millions de voyageurs depuis Beauvais, Marseille ou Bordeaux, les familles qui décollent cet été ne paieront plus pour rester ensemble. À elles de découvrir, au moment de l’embarquement, à quelle distance des toilettes le hasard les aura installées.