L’adversaire le plus coriace de la Coupe du monde ne porte pas de crampons. Pour les millions de supporters débarqués aux États-Unis cet été, c’est l’addition au restaurant, et les 20 % de pourboire qu’on attend d’eux par-dessus le prix affiché.

La scène se répète depuis le coup d’envoi du tournoi. Un groupe de fans européens ou sud-américains s’installe, commande, règle le montant inscrit sur le ticket, puis se lève. Derrière le comptoir, le serveur reste avec un pourboire à zéro. Multipliez par des dizaines de milliers de tables, et vous obtenez la polémique qui agite la restauration américaine.

Un bras de fer à coups de messages viraux

Tout est parti des réseaux sociaux. Le 24 juin, un message résumant le ras-le-bol des visiteurs a tourné en boucle : « Arrêtez de nous harceler pour des pourboires, payez mieux vos employés. » Le ton était donné.

Les supporters ne plaident pas la radinerie, ils contestent un principe. « Un pourboire, c’est de la reconnaissance, pas un salaire », écrit l’un d’eux, cité par l’International Business Times. Un autre se montre plus direct : « Ce n’est pas mon problème si vous n’arrivez pas à payer correctement vos salariés. » La BBC, qui a suivi l’affaire, décrit des fans déconcertés par une pratique jugée « confuse et coûteuse ».

2,13 dollars de l’heure, le chiffre qui explique tout

Derrière l’agacement se cache une mécanique que peu d’étrangers connaissent. Aux États-Unis, un serveur peut être payé 2,13 dollars de l’heure par son employeur. Ce salaire plancher des métiers à pourboire n’a pas bougé depuis 1991, soit trente-cinq ans, rappelle le Center for Economic and Policy Research.

Le système tient sur un équilibre fragile. Le salaire minimum fédéral s’élève à 7,25 dollars. L’employeur verse 2,13 dollars, et les pourboires sont censés combler le reste. Si le compte n’y est pas, le patron doit en théorie compléter, précise le ministère du Travail américain. Autrement dit, le pourboire ne récompense pas le service, il fabrique le salaire. Quand un supporter part sans rien laisser, le serveur ne perd pas un bonus, il perd sa paie.

La querelle n’a rien de neuf outre-Atlantique. Les détracteurs du pourboire réclament depuis des années que les employeurs relèvent les salaires et intègrent ce coût au prix des plats, à l’européenne. Leurs adversaires rétorquent qu’un bon serveur gagne bien davantage grâce aux pourboires qu’avec une paie fixe. La Coupe du monde, en déversant environ 1,2 million de visiteurs étrangers dans des salles bondées, a simplement rallumé la mèche d’un conflit vieux de plusieurs décennies.

À Atlanta, le service grimpe de 18 à 20 %

Face au manque à gagner, les restaurants des villes hôtes ont sorti la calculette. À Atlanta, Teneshia Murray Butler, propriétaire de la chaîne T’s Brunch Bar, a relevé son pourboire automatique de 18 à 20 %, spécialement pour la Coupe du monde. À Kansas City, Philadelphie, New York et dans le New Jersey, d’autres établissements ajoutent désormais d’office 20 % sur la note, d’après Shore News Network.

Dans les salles, le contraste frappe. « Tout le monde est adorable, bruyant, joyeux, très sympa », raconte Louise Daggett, serveuse à New York. « Mais beaucoup ne laissent pas de pourboire. » À Manhattan, Anne Calimano, copropriétaire du Hurley’s Saloon, n’a jamais connu pareille affluence : « C’est plein matin, midi et soir. Samedi, on ne pouvait pas bouger. » Tous ne suivent pas le mouvement. À Philadelphie, le patron du Mission Taqueria, Daniel McLaughlin, refuse le pourboire imposé, de peur de braquer ses clients habitués à fixer eux-mêmes le montant.

En France, l’addition ne réserve aucune surprise

Si les Français tombent des nues, c’est qu’ils vivent dans un autre monde tarifaire. Depuis un arrêté d’octobre 1987, le service est compris dans les prix affichés : le montant lu sur la carte est celui que l’on règle. La mention « prix service compris » figure même obligatoirement sur les documents, et le pourcentage de service, historiquement autour de 15 %, se trouve déjà fondu dans le prix du plat. Le pourboire, lui, demeure un geste libre, souvent quelques pièces.

Conséquence directe : un supporter parisien qui paie son addition à New York pense sincèrement avoir tout réglé. Il n’a pas décidé de gruger le serveur, il applique le réflexe de chez lui. Le même malentendu vaut pour une grande partie de l’Europe, de l’Amérique du Sud et de l’Asie, où le service se niche dans le prix plutôt que sur un écran de paiement tendu au moment de partir.

Même les Américains commencent à saturer

L’ironie, c’est que la grogne ne vient pas seulement de l’étranger. Avant même le coup d’envoi du Mondial, les Américains montraient des signes de lassitude. Selon une enquête du Pew Research Center menée auprès de près de 12 000 adultes, 72 % estiment qu’on attend désormais un pourboire dans bien plus d’endroits qu’il y a cinq ans, un phénomène surnommé « tipflation ».

Leur générosité connaît des bornes. Près de six Américains sur dix laissent 15 % ou moins au restaurant, et seul un quart pousse jusqu’à 20 %. Plus parlant encore, 72 % se disent opposés aux frais de service ajoutés automatiquement sur la note. La parade des restaurants pour récupérer l’argent des supporters agace donc aussi les habitués, ce qui éclaire le choix de certains patrons, comme à Philadelphie, de ne rien imposer.

Le bras de fer a encore plusieurs semaines devant lui. La finale est programmée à la mi-juillet au MetLife Stadium du New Jersey, et d’ici là, des centaines de milliers de visiteurs passeront encore à table. Le temps, peut-être, d’apprendre par cœur la règle non écrite la plus chère du séjour.