Le Canada n’est pas en Europe. Il chantera pourtant à l’Eurovision. CBC/Radio-Canada l’a confirmé le 1er juillet, jour de la fête nationale canadienne : le pays fera ses grands débuts au concours en 2027, en Bulgarie.

L’annonce a de quoi surprendre. Depuis 1956, l’Eurovision reste dans l’imaginaire collectif une affaire strictement européenne. Sauf que la géographie n’a jamais été le vrai critère. Ce qui compte, c’est l’adhésion à l’Union européenne de radio-télévision, l’UER, le club de diffuseurs qui organise la compétition. Et le radiodiffuseur public canadien vient d’y entrer par la grande porte.

Un ticket décroché à Prague

CBC/Radio-Canada a obtenu le statut de membre à part entière lors de la 96e assemblée générale de l’UER, réunie à Prague la semaine dernière. Le diffuseur était pourtant lié à l’organisation depuis sa création, en 1950, mais seulement comme membre associé. Ce qui a changé, c’est le règlement lui-même.

L’UER a révisé ses statuts pour ouvrir l’adhésion complète à des diffuseurs situés hors d’Europe, à deux conditions, selon le suivi du site spécialisé Eurovoix : que leur pays dispose d’un service public de médias conforme aux grands standards du Conseil de l’Europe, et qu’il détienne un statut d’observateur officiel auprès de cette même institution. Le Canada coche les deux cases. La voie était libre.

L’Australie avait déjà brisé le tabou

Le cas n’est pas totalement neuf. L’Australie participe au concours depuis 2015, via son diffuseur SBS, et personne n’a oublié la polémique qui avait accompagné son arrivée. Comment un pays de l’hémisphère sud pouvait-il concourir à un télécrochet baptisé « Euro » vision ? Onze ans plus tard, le Canada devient le premier pays entièrement nouveau à rejoindre la fête, et le concours s’étire désormais sur un deuxième continent lointain.

Martin Green, directeur de l’Eurovision à l’UER, a balayé les réticences d’une formule. « Né en Europe, le concours continue d’accueillir le monde », a-t-il salué, en rappelant le lien ancien du Canada avec la scène.

Tout le monde ne partage pas cet enthousiasme. Depuis l’arrivée de l’Australie, une partie des fans redoute une dilution de l’identité du concours, peu à peu transformé en marque mondiale exportable. Les organisateurs assument au contraire une stratégie d’ouverture : ils ont lancé en 2023 un vote baptisé « reste du monde », réservé aux pays qui ne concourent pas, pour mesurer l’engouement loin des frontières historiques. Le Canada en a été l’un des plus gros contributeurs, ce qui a sans doute pesé dans la balance.

Des Canadiens ont déjà gagné, sous d’autres couleurs

Ce lien, les téléspectateurs français le connaissent bien, souvent sans le savoir. La plus célèbre gagnante canadienne de l’histoire du concours n’a jamais chanté pour le Canada. Céline Dion a remporté l’édition 1988 sous les couleurs de la Suisse, avec « Ne partez pas sans moi », une chanson en français arrachée d’un seul point face au Royaume-Uni. Depuis, plusieurs voix venues du Québec ou de l’Acadie ont porté d’autres drapeaux.

La France en sait quelque chose. Natasha St-Pier, née au Nouveau-Brunswick, l’a représentée en 2001. La Montréalaise La Zarra a fait de même en 2023. Autrement dit, des artistes canadiens défendaient déjà les chances tricolores sans que grand monde s’en émeuve. En 2027, le pays enverra enfin sa propre délégation, avec sa feuille d’érable et son propre jury.

« Nous sommes ravis d’apporter le plus grand événement musical en direct au monde aux Canadiens », a réagi Marie-Philippe Bouchard, présidente et directrice générale de CBC/Radio-Canada. Les fans du pays, qui suivent et votent depuis des années, verront pour la première fois leurs propres représentants sur scène.

Pas de passe-droit, contrairement à la France

Reste une différence de taille avec l’Hexagone. La France appartient au « Big Five », ce quintette de pays qui financent le plus gros du budget du concours, aux côtés de l’Allemagne, du Royaume-Uni, de l’Italie et de l’Espagne. À ce titre, elle est qualifiée d’office pour la grande finale, chaque année, sans passer par la case demi-finale.

Le Canada, lui, n’aura droit à aucun avantage. Il devra batailler en demi-finale et convaincre le public pour espérer atteindre la finale, comme l’immense majorité des nations en lice. La façon dont sera choisi le représentant canadien, sélection nationale ouverte ou choix interne du diffuseur, sera dévoilée avant la fin de l’année.

Un pari d’audience mûri depuis des mois

Cette candidature ne doit rien au hasard. CBC/Radio-Canada explorait le terrain depuis novembre 2025, avec un soutien politique affiché jusqu’au premier ministre Mark Carney, et avait dépêché des observateurs à l’édition 2026, à Vienne. Le calcul est autant culturel qu’économique.

Participer a aussi un prix. Chaque diffuseur verse une contribution annuelle à l’UER pour concourir, calculée selon la taille de son marché et ses ressources. Pour un groupe public de l’envergure de CBC/Radio-Canada, la dépense se défend : elle achète l’accès à une audience déjà fidèle et une vitrine planétaire pour la chanson canadienne.

Les chiffres plaident pour l’audace. Lors du concours 2026, le Canada figurait dans le trio de tête du vote « reste du monde » et comptait parmi les plus gros acheteurs de billets venus d’ailleurs que d’Europe. Pour un rendez-vous suivi par plus de 160 millions de téléspectateurs, capter un public déjà conquis relève du bon sens commercial.

Le format de la sélection canadienne sera connu avant la fin 2026, et le concours posera ensuite ses valises en Bulgarie. La ville de Sofia, dont le nom a filtré au moment de l’annonce d’après la BBC, tient la corde pour l’accueillir. Trente-neuf ans après le sacre de Céline Dion pour la Suisse, un chanteur canadien montera sur la scène de l’Eurovision avec, cette fois, la feuille d’érable dans le dos.