Il y a tout juste un an, un télescope planté dans le désert chilien repérait un point lumineux filant à 221 000 km/h. Ce voyageur, baptisé 3I/ATLAS, ne venait pas de chez nous, mais d’une autre étoile. Douze mois d’observation plus tard, les astronomes savent enfin à qui ils ont eu affaire.

Le troisième visiteur de l’histoire

La scène se joue le 1er juillet 2025. Le télescope ATLAS, installé à Rio Hurtado au Chili et financé par la NASA pour traquer les astéroïdes menaçants, capte une tache qui se déplace trop vite pour être un objet local. Les calculs de trajectoire tranchent en quelques jours : l’orbite est hyperbolique, ouverte, impossible à refermer autour du Soleil. Traduction : la chose ne tourne pas, elle traverse.

C’est seulement le troisième objet interstellaire jamais surpris en train de couper à travers notre système. Le premier, ‘Oumuamua, avait défrayé la chronique en 2017 avant de repartir sans livrer tous ses secrets. Le deuxième, la comète Borisov, avait suivi en 2019. Le nom de code résume le pedigree : le 3 pour troisième, le I pour interstellaire, ATLAS pour le télescope qui l’a débusqué. L’objet est arrivé par la direction du Sagittaire, là où se concentre le cœur de la Voie lactée.

Plus vieux que le Soleil lui-même

Le plus vertigineux tient dans sa carte d’identité. Pour l’ausculter, la NASA a braqué sur lui trois de ses télescopes, Hubble, James Webb et le petit dernier SPHEREx. En juin 2026, une étude publiée dans la revue Nature, menée par Martin Cordiner au centre Goddard de l’agence, a livré le verdict de James Webb. Résultat : 3I/ATLAS rejette onze fois plus de méthane, rapporté à son eau, que n’importe quel corps mesuré dans notre système. Une signature chimique qui trahit une naissance dans le froid extrême, sous une glace formée en dessous de 30 kelvins, soit près de -243 °C.

Reste l’âge, et le chiffre défie l’imagination. Les analyses situent la formation de l’objet entre 10 et 12 milliards d’années. Notre Soleil, lui, n’affiche que 4,6 milliards d’années au compteur. Autrement dit, ce bloc de glace errait déjà dans la galaxie plusieurs milliards d’années avant que notre étoile ne s’allume. « Un objet ancien, qui précède probablement notre Soleil et notre système solaire », résume Cordiner. Rien de moins qu’un fossile presque aussi vieux que l’univers.

Un bloc de glace de quelques kilomètres

Malgré ce curriculum, l’objet reste modeste. Les mesures du télescope Hubble, prises le 20 août 2025, coincent le diamètre de son noyau entre 440 mètres et 5,6 kilomètres, sans parvenir à trancher. Une comète classique dans sa forme : un noyau glacé entouré d’une coma, ce halo de gaz et de poussière qui gonfle à mesure que la chaleur approche.

Sa course, elle, a de quoi couper le souffle. 3I/ATLAS est passé au plus près du Soleil le 30 octobre 2025, à 210 millions de kilomètres, à peine plus loin que l’orbite de Mars, pendant que la Terre se trouvait de l’autre côté de notre étoile. Le 3 octobre déjà, il avait frôlé la planète rouge d’assez près pour que les sondes en orbite tentent de l’immortaliser. À ce moment-là, la gravité solaire l’avait accéléré à 246 000 km/h. Aucune menace pour nous : il n’a jamais approché la Terre à moins de 270 millions de kilomètres. Puis il a ralenti en s’éloignant, franchi l’orbite de Jupiter au printemps 2026, et retrouvé sa vitesse d’entrée. Les curieux munis d’un petit télescope ont pu l’apercevoir avant l’aube jusqu’au printemps.

La rumeur du vaisseau extraterrestre

Un objet aussi rare attire forcément les hypothèses les plus folles. L’astronome de Harvard Avi Loeb, adepte des pistes audacieuses depuis ‘Oumuamua, a suggéré que 3I/ATLAS pouvait être un engin artificiel. Il a lui-même présenté l’idée comme un exercice, admettant que « l’issue la plus probable reste un objet interstellaire parfaitement naturel, sans doute une comète ». Les réseaux sociaux, eux, n’ont pas attendu la nuance.

La science a répondu avec des chiffres. Une étude parue en 2026 dans The Astronomical Journal a passé au tamis près de 74 millions de signaux radio captés en provenance de l’objet. Sur les 211 candidats qui avaient franchi le premier filtre, aucun n’a résisté : tous se sont révélés être des interférences humaines ou satellitaires. De quoi écarter le moindre émetteur artificiel dépassant une centaine de watts. Loeb lui-même a fini par rétrograder sa trouvaille sur sa propre échelle. La conclusion des agences, NASA en tête, ne bouge pas : une comète, une vraie, dont les infimes déviations de trajectoire collent parfaitement au dégazage de ses glaces.

Un échantillon gratuit d’une autre étoile

Le vrai gain est ailleurs. Chaque objet interstellaire est un colis livré gratuitement depuis un autre système planétaire, sans qu’aucune sonde n’ait eu à parcourir les années-lumière. La chimie très particulière de 3I/ATLAS, gorgée de méthane et façonnée dans un froid glaçant, pointe vers les confins gelés d’une étoile bien plus âgée que la nôtre. Les chercheurs viennent donc d’analyser la recette d’un système solaire étranger sans quitter leur fauteuil.

Et l’aventure ne fait que commencer. L’observatoire Vera Rubin, qui vient de lancer son grand relevé du ciel austral, devrait débusquer des dizaines de ces voyageurs dans les prochaines années. 3I/ATLAS, lui, replonge déjà vers le noir interstellaire à des centaines de milliers de kilomètres par heure. Le temps que les astronomes publient leurs dernières mesures, il sera hors de portée, définitivement. Mais le prochain visiteur est peut-être déjà en route, et cette fois, les télescopes l’attendent.