Une blatte de Madagascar avance au fond d’un aquarium, une combinaison transparente sur le dos et quatre petits tubes raccordés à son thorax qui lui soufflent de l’oxygène. Elle tiendra là, immergée, pendant trois heures. Ses concepteurs ne cherchent pas à amuser la galerie: ils veulent l’envoyer sous des décombres inondés, là où les robots calent et où les secouristes ne passent plus.

L’objet sort d’un laboratoire de l’Université technologique de Nanyang, à Singapour, associé à l’Université Waseda, au Japon. Les résultats ont paru fin juin dans la revue Nature Communications. L’idée tient en une phrase: prendre un insecte déjà télécommandé et le rendre capable de circuler aussi bien sur la terre ferme que sous l’eau. Une première pour ce type de machine hybride, mi-vivante mi-électronique, revendiquée par l’équipe qui l’a mise au point.

Une combinaison qui fabrique son propre oxygène

La tenue se compose de trois pièces. Une coque souple et étanche, imprimée en 3D, épouse le corps de l’insecte. Un réservoir scellé joue le rôle de poumon artificiel. Quatre tubes en silicone relient ce réservoir aux stigmates du cafard, ces orifices alignés sur les flancs du thorax par lesquels l’animal respire.

Le poumon ne stocke aucun air. Il en produit. À l’intérieur, une solution de peroxyde d’hydrogène rencontre un catalyseur, le dioxyde de manganèse. La réaction décompose le liquide et libère de l’oxygène pur, envoyé sans interruption vers l’insecte. Une fois la mission finie, les tubes se détachent sans le blesser, précise l’équipe. Les chiffres suivent: sous l’eau, la blatte se déplace à 78,4 millimètres par seconde, à peine dix millimètres de moins que son allure au sec. Autant dire qu’elle nage presque aussi vite qu’elle marche.

Pourquoi un cafard plutôt qu’un robot

La question vient tout de suite: pourquoi ne pas fabriquer un petit robot étanche? Parce qu’aucune machine de cette taille ne rivalise avec un insecte. Le cafard se meut grâce à ses propres muscles, ce qui divise la consommation d’énergie par rapport à un micro-robot obligé de tout alimenter, moteurs compris. Il se glisse dans des interstices qu’aucun engin ne franchit. Il encaisse les chutes, grimpe une paroi, se faufile sous une dalle inclinée.

Toute la discipline des cyborgs insectes repose là-dessus. On greffe sur l’animal un micro-contrôleur et des électrodes reliées à ses organes sensoriels; de brèves impulsions électriques l’incitent à tourner d’un côté ou à accélérer. Le vivant fournit la locomotion, l’électronique donne le cap. Pour cette combinaison de plongée, les chercheurs de Nanyang ont retenu la blatte souffleuse de Madagascar, un choix dicté par le bon sens: l’espèce est grande, robuste et sans ailes, un support facile à équiper. Depuis des années, les robots de sauvetage butent sur le même mur, celui des espaces trop étroits, trop instables ou trop humides pour eux. L’insecte contourne l’obstacle par sa seule biologie.

Déjà descendus dans les décombres du Myanmar

Ces cyborgs ne sont pas restés au laboratoire. Le 30 mars 2025, dix d’entre eux ont été acheminés au Myanmar avec la Force de défense civile de Singapour, deux jours après le séisme de magnitude 7,7 qui a dévasté le centre du pays et fait des milliers de morts. C’était, selon l’équipe, la première fois que des insectes-cyborgs prenaient part à une opération humanitaire réelle, baptisée Lionheart.

L’intérêt en zone sinistrée se comprend sans détour. Après un tremblement de terre, des survivants restent coincés dans des poches d’air grandes comme une boîte à chaussures, sous des tonnes de béton effondré. Une caméra sur roues n’y accède pas. Un chien ne s’y glisse pas. Un insecte porteur d’un minuscule capteur, oui. Jusqu’ici, l’eau formait une frontière infranchissable: une flaque, une cave à demi noyée, un sous-sol envahi, et le cyborg s’immobilisait. La combinaison de plongée vise exactement à effacer cette limite, alors que les catastrophes qui piègent les gens sous l’eau, inondations et typhons en tête, se multiplient en Asie.

Le confort de l’insecte en question

Le procédé soulève des objections, et les chercheurs ne les esquivent pas. Piloter un être vivant par le courant électrique heurte une partie de la communauté scientifique, qui y voit une instrumentalisation de l’animal. L’équipe répond en insistant sur la réversibilité du montage: pas d’implant permanent, un dispositif que l’on retire sans dommage une fois l’insecte revenu à la surface. Le débat, lui, ne se referme pas d’une phrase.

Restent aussi les limites techniques. Trois heures d’autonomie, c’est peu au regard d’un sauvetage qui s’étire souvent sur plusieurs jours. Un bassin de laboratoire, propre et calme, ne ressemble en rien au chaos boueux d’un immeuble éventré. Entre la démonstration et le terrain, l’écart reste à combler.

Un cafard aujourd’hui, Mars demain

L’équipe, elle, regarde déjà bien plus loin que la prochaine inondation. Ses membres évoquent l’idée d’expédier un jour de tels insectes équipés à la surface d’autres planètes, Mars en tête, pour se glisser là où les rovers ne tiennent pas. « En étendant le champ d’action de nos insectes-cyborgs au milieu aquatique, nous pensons qu’ils peuvent améliorer les opérations de recherche et de sauvetage », écrit Hirotaka Sato, professeur à Nanyang, qui a supervisé ces travaux. L’université a détaillé le dispositif dans un communiqué, et la démonstration a été relayée par la presse scientifique, de Popular Science aux revues spécialisées.

Le vrai examen ne se jouera pas dans une piscine, mais le jour où la terre tremblera de nouveau quelque part, ou quand une crue engloutira un quartier. La saison des pluies, qui gonfle chaque été les inondations en Asie du Sud-Est, fournira vite le décor pour savoir si une blatte en tenue de plongée sauve autre chose que l’honneur d’un laboratoire.