Un carton rouge annulé après un simple appel téléphonique. La FIFA n’avait plus osé une chose pareille depuis 1962. Cette fois, l’appel venait de la Maison-Blanche, et il concernait Folarin Balogun, meilleur buteur des États-Unis au Mondial et attaquant de l’AS Monaco.
Un coup de fil parti de la Maison-Blanche
Retour au 1er juillet, à Santa Clara, en Californie. Les États-Unis affrontent la Bosnie-Herzégovine en seizièmes de finale. Balogun a ouvert le score, puis, en seconde période, il retombe sur la cheville droite du défenseur Tarik Muharemovic. L’arbitre brésilien Raphael Claus consulte la vidéo et sort le rouge. Sanction mécanique : un match de suspension, soit le huitième contre la Belgique. À dix, les Américains l’emporteront quand même 2-0.
Quelques heures après le coup de sifflet final, Donald Trump téléphone à Gianni Infantino, le président de la FIFA, pour réclamer un réexamen. Deux sources l’ont confirmé à l’AFP. D’après CNN, le président américain n’a pas agi seul : Andrew Giuliani, chargé de la cellule Mondial à la Maison-Blanche, le secrétaire au Commerce Howard Lutnick et d’autres responsables ont fait pression sur l’instance pendant tout le week-end.
Lundi, dans le Bureau ovale, Trump a assumé devant les journalistes. « Ce n’était pas une faute. Ce n’était même pas une irrégularité. Deux joueurs qui courent à pleine vitesse et qui se percutent », a-t-il déclaré, avant de qualifier l’arbitre de « très suspect ». Sur Truth Social, il avait déjà écrit : « Merci à la FIFA d’avoir fait ce qui était juste et réparé une grande injustice. »
L’article 27 sorti d’un tiroir
Pour effacer la sanction, la FIFA s’est appuyée sur l’article 27 de son Code disciplinaire. Le texte autorise une instance judiciaire à suspendre l’application d’une sanction, en plaçant la personne concernée sous probation d’un à quatre ans. La suspension automatique de Balogun a donc été commuée en un match avec sursis, assorti d’un an de mise à l’épreuve.
Le problème, c’est qu’un autre article prévoyait exactement le contraire. L’article 66.4 rend la suspension d’un match automatique après une exclusion. L’article 10.5 du règlement de la Coupe du monde 2026 le confirme, tout comme la circulaire n°16 de la compétition. Pour ses détracteurs, la FIFA a donc utilisé une règle pour en contourner une autre, sur un dossier où un chef d’État s’était invité.
Rien de tel depuis Garrincha en 1962
La dernière fois qu’une exclusion en Coupe du monde n’a pas entraîné de suspension remonte à soixante-quatre ans. En 1962, au Chili, le Brésilien Garrincha avait été expulsé en demi-finale, lors d’une victoire 4-2 contre le pays hôte. À l’époque, aucune suspension n’était automatique : une commission examinait les faits et tranchait. Elle s’était contentée d’un avertissement, et Garrincha avait disputé la finale, gagnée 3-1 face à la Tchécoslovaquie pour un deuxième titre mondial d’affilée.
Entre les deux époques, tout a changé. En 1962, une commission pesait des preuves. En 2026, la suspension tombe automatiquement, et il a fallu une intervention extérieure pour la lever. C’est précisément ce que dénoncent les adversaires de la décision : une sanction effacée par un appel, pas par le jeu normal des règles.
L’Europe du foot voit rouge
La réaction la plus dure est venue de l’UEFA. Dans un communiqué publié lundi, la confédération européenne estime que la FIFA a « franchi une ligne rouge » et dit son incompréhension face à « une décision sans précédent, incompréhensible et injustifiable ». Sepp Blatter, patron de la FIFA de 1998 à 2015, a enfoncé le clou sur X : « Les cartons rouges ne s’annulent pas par des appels politiques. Ils s’annulent par des règles, des preuves et des instances indépendantes. » Et de conclure d’un « Quo vadis, FIFA ? », où vas-tu.
Adversaire direct, la Belgique s’est dite « stupéfaite ». Sa fédération a réclamé une copie de la décision et des explications. En guise de réponse, raconte-t-elle, la FIFA a transformé sa demande en un appel formel, désigné un juge, laissé quelques heures pour compléter le dossier, puis rejeté le tout comme « irrecevable ». Le sélectionneur belge Rudi Garcia a choisi l’ironie : « J’ignorais que dans les bureaux de la FIFA, le 5 juillet était devenu le 1er avril. » Son homologue norvégien Stale Solbakken a parlé d’une « très, très mauvaise décision qui va faire du mal au Mondial ». L’Anglais Thomas Tuchel, lui, s’est demandé où s’arrêterait le procédé, glissant que des cartons jaunes pourraient aussi finir contestés, comme ceux de son joueur Declan Rice ou du Français Michael Olise.
Infantino assume son échange avec Trump
Face à la tempête, Gianni Infantino a publié sa propre mise au point lundi soir. « Oui, j’échange régulièrement avec le président des États-Unis au sujet de la Coupe du monde, et j’ai reçu son appel, comme j’en reçois de chefs d’État, de responsables et de dirigeants du monde entier », a-t-il expliqué. Le patron de la FIFA jure avoir rappelé à Trump que les décisions relèvent d’instances indépendantes, et affirme ne pas s’en être mêlé. Côté américain, le sélectionneur Mauricio Pochettino a défendu la démarche : selon lui, jouer à dix pendant trente minutes contre la Bosnie était déjà une punition suffisante.
4-1, et tout ça pour ça
Reste la chute. Lundi soir, à Seattle, les États-Unis se sont inclinés 4-1 contre la Belgique. Balogun, trois buts et meilleur buteur américain du tournoi, était bien sur la pelouse. Ça n’a rien changé. Le pays hôte quitte son propre Mondial dès les huitièmes, après avoir déclenché la plus grosse polémique de la compétition pour un joueur qui n’a pas pesé sur le résultat.
Le précédent, lui, ne s’effacera pas avec l’élimination. Pour la première fois depuis des décennies, un appel politique a déplacé une sanction sportive au sommet du football. Les quarts de finale s’ouvrent jeudi 9 juillet, avec une France-Maroc à Boston. La question que se pose désormais tout le vestiaire du football tient en une phrase : au prochain carton rouge, la FIFA osera-t-elle dire non au prochain coup de fil ?