Randal Kolo Muani n’avait pas passé une minute sur la pelouse quand il a éteint le rêve marocain, un soir de décembre 2022. Trois ans et demi plus tard, la France et le Maroc se retrouvent, cette fois à Boston, avec une place dans le dernier carré du Mondial à la clé. Les Lions de l’Atlas, eux, n’ont rien oublié.
Le quart de finale de ce jeudi soir sent la poudre avant même le coup d’envoi. Plus de trois ans après leur demi-finale au Qatar, les deux sélections rejouent le même duel, à un tour plus tôt et sur un autre continent. Pour les Bleus, il s’agit d’avancer vers un deuxième dernier carré consécutif. Pour le Maroc, il s’agit de solder une dette.
La blessure du 14 décembre 2022
Ce soir-là, à Al-Khor, le Maroc marchait sur l’eau depuis un mois. Premier pays africain et arabe à atteindre une demi-finale de Coupe du monde, il portait les espoirs d’un continent entier. La FIFA en avait fait le symbole de son tournoi. Puis la France a coupé l’élan en deux gestes. Théo Hernandez a surgi au deuxième poteau dès la cinquième minute, le but le plus rapide inscrit dans une demi-finale mondiale depuis 1958. Kolo Muani, entré en jeu quelques secondes plus tôt, a scellé le 2-0 à la 79e.
Les statistiques racontaient pourtant une autre histoire. Le Maroc avait poussé, buté sur la barre, cadré des frappes que Hugo Lloris a repoussées. La marche était trop haute d’un rien. Ce Maroc-là avait sorti la Belgique, éliminé l’Espagne aux tirs au but, puis dominé le Portugal, renversant les hiérarchies les unes après les autres. La France, de son côté, est allée au bout avant de céder en finale face à l’Argentine, elle aussi aux tirs au but. Les deux équipes ont quitté le Qatar avec une frustration à digérer, l’une à une marche du titre, l’autre à une marche de l’exploit total.
Un Maroc transformé, sans son architecte
Attention au piège du copier-coller. Le Maroc de 2026 n’est plus celui du Qatar. Walid Regragui, le sélectionneur qui avait écrit le conte de fées, a quitté son poste au printemps, au lendemain d’une Coupe d’Afrique organisée à domicile et perdue en finale face au Sénégal. C’est Mohamed Ouahbi qui dirige désormais les Lions de l’Atlas.
La colonne vertébrale, elle, a tenu. Achraf Hakimi commande toujours le couloir droit, plus tranchant qu’il y a quatre ans après une saison pleine à Paris. Autour de lui, une génération arrivée à maturité aborde ce Mondial avec un statut que personne ne lui conteste plus. Sur le terrain, ça se voit: deuxièmes d’un groupe partagé avec le Brésil, tenu en échec 1-1, les Marocains ont ensuite balayé le Canada 3-0 en huitième, à Houston. D’après Eurosport, Ouahbi a promis d’être « à la hauteur » de l’événement. Le message est passé.
Sur le plan du jeu, les Lions de l’Atlas restent fidèles à leur marque de fabrique, un bloc compact, des transitions tranchantes et une défense qui fut longtemps la plus solide du tournoi en 2022. Une recette taillée pour gêner une équipe de France qui aime avoir le ballon et se retrouve souvent à devoir forcer des portes bien gardées.
Un carton jaune qui empoisonne les Bleus
Côté français, l’ambiance est plus fébrile que triomphante. Les hommes de Didier Deschamps ont déroulé un parcours solide sans jamais flamber, conclu par une victoire minimale sur le Paraguay, 1-0, un penalty de Kylian Mbappé à la 70e minute. Rien d’affolant, mais l’essentiel: la qualification.
Le sélectionneur avance avec deux cailloux dans la chaussure. Le premier tient à ses choix offensifs, la presse le donne prêt à préférer Désiré Doué à Bradley Barcola sur l’aile, un arbitrage que Le Parisien présente comme l’un des débats du camp de base. Le second est une vraie affaire d’arbitrage: selon franceinfo, la FIFA a refusé de retirer le carton jaune infligé à Michael Olise, si bien qu’un nouvel avertissement ce jeudi le suspendrait pour une éventuelle demi-finale. Plusieurs Marocains, Hakimi en tête, marchent sur le même fil.
Reste que cette équipe garde la meilleure des assurances, Mbappé, capitaine et buteur, dont un simple éclair peut faire basculer une rencontre fermée. Depuis la finale perdue de 2022, les Bleus courent après une revanche qui leur est propre, celle d’un trophée abandonné à Buenos Aires et jamais digéré.
Bien plus qu’un match pour des millions de familles
Aucune autre affiche ne charge autant les tribunes et les salons. En France vit l’une des plus grandes communautés d’origine marocaine du monde, et le rendez-vous de 2022 avait déjà partagé des familles entières, drapeaux tricolores et rouge et vert côte à côte. Les deux nations ne se sont pourtant croisées qu’une poignée de fois: une première en 1988 à Monaco, gagnée 2-1 par les Bleus, un amical nul 2-2 à Casablanca en 1998, puis ce fameux Qatar. Peu de matchs, mais chacun une charge affective rare.
Le Gillette Stadium, aux portes de Boston, accueillera donc un public coupé en deux, sur un terrain que ni l’un ni l’autre ne peut vraiment appeler le sien. Neutre sur le papier, chaudron dans les faits. Qui, du souvenir français ou de la soif de revanche marocaine, pèsera le plus lourd?
Le coup d’envoi sera donné à 22 heures, heure de Paris. Le vainqueur filera en demi-finale du Mondial et gardera vivante la promesse d’un sacre que la France n’a plus soulevé depuis 2018, quand l’autre rentrera avec ses regrets. L’histoire récente penche du côté des Bleus, vainqueurs de leur dernière confrontation. L’envie, elle, a changé de camp.