Elle avait 28 ans quand le bourreau l’a pendue, un matin de juillet 1955, dans une prison de Londres. Soixante-dix ans plus tard, le Royaume-Uni admet qu’il s’est trompé. Ruth Ellis, dernière femme exécutée de l’histoire britannique, vient de recevoir une grâce royale.
L’annonce est tombée mercredi 8 juillet devant le Parlement, dans la bouche du vice-Premier ministre et ministre de la Justice, David Lammy. Le roi Charles III a accordé à la condamnée un « pardon conditionnel », une mesure rare qui reconnaît, selon le gouvernement britannique, « une injustice profonde dans un cas exceptionnel ».
Un amant violent, un coup de feu
Ruth Ellis n’était pas une inconnue. Hôtesse et gérante d’un club à Londres, cheveux décolorés et allure de star de cinéma, elle entretenait une liaison orageuse avec David Blakely, pilote automobile issu d’un milieu aisé. Le dimanche de Pâques 1955, devant un pub du quartier de Hampstead, elle a vidé son arme sur lui. Il est mort sur le trottoir. Elle n’a jamais nié le geste. « Il est évident que lorsque j’ai tiré, je voulais le tuer », a-t-elle lancé au tribunal, une phrase qui a scellé son sort.
Ce que le procès n’a pas voulu entendre, c’est ce qui précédait ce geste. Blakely la frappait. Quelques jours avant le drame, un coup au ventre lui aurait fait perdre l’enfant qu’elle portait. À l’époque, rien de tout cela n’entrait dans la définition juridique du meurtre. L’audience a duré moins de deux jours. Son avocat a bien tenté de plaider la provocation, mais la loi de l’époque n’y voyait pas un motif suffisant pour écarter la potence. Le jury a délibéré une vingtaine de minutes. La corde a suivi, au bout des mains du célèbre bourreau Albert Pierrepoint, malgré une pétition réunissant des dizaines de milliers de signatures, que le ministre de l’Intérieur d’alors a écartée.
L’affaire avait passionné la Grande-Bretagne des années 1950 autant qu’elle l’avait divisée. D’un côté, une femme de milieu modeste, hôtesse de nuit au glamour assumé. De l’autre, un amant de bonne famille, adepte des circuits automobiles. Pour une partie de l’opinion, la dureté du verdict tenait aussi à ce que représentait Ruth Ellis : une femme libre et indépendante, loin de l’image attendue de la victime docile. La presse populaire s’en est emparée pendant des semaines, entre fascination pour la bombe blonde et jugement moral sur ses moeurs.
Ce que la justice de 1955 ignorait
Le dossier déposé par la famille, épaulée gratuitement par le cabinet d’avocats Mishcon de Reya, repose sur une notion qui n’existait pas devant ses juges : le syndrome de la femme battue. Les avocats ont démontré que l’accumulation des violences subies aurait, au regard du droit actuel, ouvert deux lignes de défense, la responsabilité atténuée et la perte de contrôle. Autrement dit, jugée aujourd’hui, Ruth Ellis n’aurait jamais fini au bout d’une corde.
La grâce ne réécrit pourtant pas toute l’histoire. Le gouvernement précise qu’elle « n’affirme pas qu’elle était innocente » de la mort de Blakely. Le pardon conditionnel corrige la sanction, pas les faits. La nuance compte : Londres reconnaît une peine hors de proportion, prononcée par une société qui regardait les femmes victimes de violences tout autrement qu’aujourd’hui. Selon le Washington Post, la démarche vise moins à rejuger les faits qu’à réparer une mémoire. Pour les associations de défense des femmes, la décision a valeur de reconnaissance symbolique, alors que les violences conjugales restent un fléau des deux côtés de la Manche.
Une pendaison qui a fait bouger un pays
L’exécution de 1955 avait déjà secoué l’opinion. L’image d’une jeune femme, mère de deux enfants, conduite à l’échafaud pour avoir tué l’homme qui la maltraitait a nourri le débat sur la peine capitale outre-Manche. Dix ans plus tard, le Royaume-Uni suspendait les exécutions pour meurtre, avant de les abolir définitivement en 1969. Le nom d’Ellis revient sans cesse dans ce récit, comme un symbole que les abolitionnistes brandissaient. La BBC rappelle que son cas reste l’un des plus cités quand on raconte la fin de la potence britannique.
La France a emprunté un chemin voisin, avec une génération de décalage. La dernière exécution française, un condamné guillotiné à Marseille, remonte à 1977, et il a fallu attendre 1981, et la loi défendue par Robert Badinter, pour que la peine de mort quitte le code pénal. Des deux côtés de la Manche, quelques affaires très médiatisées ont pesé plus lourd que mille discours pour faire basculer l’opinion vers l’abolition.
Un précédent pour de vieux dossiers
Pour les descendants de Ruth Ellis, la décision referme une plaie transmise de génération en génération. Sa sœur avait porté le combat des décennies durant, sans l’obtenir de son vivant. D’autres proches, épaulés par des historiens et des juristes, ont repris le flambeau, convaincus que le procès de 1955 était passé à côté de l’essentiel. La reconnaissance arrive tard, mais elle arrive. Le mécanisme, lui, reste symbolique : une grâce posthume ne rouvre pas le dossier pénal, elle exprime un pardon officiel accordé au nom de la Couronne, sur recommandation du gouvernement.
Le geste britannique pourrait aussi donner des idées à d’autres familles. Des dizaines de condamnations anciennes, rendues avant que la notion de violences conjugales n’entre dans les prétoires, dorment dans les archives judiciaires. Le ministère de la Justice n’a pas dit s’il comptait rouvrir d’autres affaires de cette période. Soixante-dix ans après, le nom de Ruth Ellis n’est plus seulement celui de la dernière pendue du pays, mais celui d’une injustice que l’État a fini par reconnaître.