Depuis 1945, la justice française n’a annulé que douze condamnations définitives. Ce jeudi 2 juillet, Dany Leprince est devenu le treizième. À 69 ans, l’ancien charcutier de la Sarthe va être rejugé pour un quadruple meurtre qu’il conteste depuis trente-deux ans.

L’ADN qui a fait vaciller le dossier

La Cour de révision et de réexamen des condamnations pénales a rendu sa décision après des mois d’examen. Elle a jugé que plusieurs piliers de l’accusation ne tenaient plus. Le premier touche à l’arme du crime. Selon une nouvelle expertise génétique citée par franceinfo, il serait « très probable » que le sang de la petite Audrey, six ans, se trouve sur une serpe que la défense attribue à Martine Compain, l’épouse de Dany Leprince à l’époque des faits.

Deuxième fissure, la mémoire de cette même femme. Présentée pendant des années comme un témoin décisif, elle assurait ne plus se souvenir de la soirée du drame. Des experts sollicités pour la révision penchent aujourd’hui pour une amnésie « simulée », ce qui affaiblit l’un des socles du verdict de 1997. La cour a aussi relevé des contradictions dans les déclarations de Célia Leprince, la fille aînée du couple, et estimé que les aveux livrés par l’accusé aux premières heures de l’enquête ne résistaient pas à un nouvel examen.

Quatre morts, une survivante de deux ans

Il faut remonter au 5 septembre 1994. Dans une ferme de Thorigné-sur-Dué, un village de la Sarthe, quatre corps sont découverts. Christian Leprince, 34 ans, sa femme Brigitte, 36 ans, et deux de leurs filles, Sandra, 10 ans, et Audrey, 6 ans, ont été tués à coups de serpe. Une troisième enfant, Solène, pas encore trois ans, survit, blessée à une main. Elle reste l’unique rescapée du massacre.

Les enquêteurs se tournent rapidement vers le voisin direct des victimes, Dany Leprince, frère de Christian. Charcutier dans la région, il est interpellé le 7 septembre, deux jours après la macabre découverte. La presse lui colle vite une étiquette qui le suivra pendant des décennies, celle du « Boucher de la Sarthe ». Dès le premier procès, sa défense plaide qu’un seul homme pouvait difficilement maîtriser puis tuer quatre personnes en quelques minutes, et que la scène du crime racontait une autre histoire.

Condamné sur des aveux qu’il a reniés

Lors des premiers interrogatoires, Dany Leprince reconnaît avoir tué son frère, puis se rétracte et clame son innocence sur l’ensemble des meurtres. Il affirmera avoir craqué sous la pression des gardes à vue. Son épouse Martine Compain et sa fille Célia le désignent. Le 16 décembre 1997, la cour d’assises de la Sarthe le condamne à la réclusion criminelle à perpétuité, assortie de vingt-deux ans de période de sûreté.

L’homme passera dix-huit ans en détention. Remis en liberté sous conditions en octobre 2012, il n’a jamais renoncé à obtenir un nouveau procès. Une première demande de révision avait été rejetée. Au fil des ans, l’affaire est devenue un symbole du doute judiciaire, nourrie par des livres, des documentaires et un comité de soutien fidèle. Ses avocats ont reconstruit le dossier pièce par pièce, jusqu’à convaincre la cour que le doute justifiait un réexamen complet.

« Il n’y a plus de Boucher de la Sarthe »

À la sortie de l’audience, rapporte l’AFP, Dany Leprince a serré contre lui son épouse Anie, en larmes, avant de résumer sa journée en une phrase : « La vérité doit éclater. » Son avocat, Olivier Morice, a salué « une grande victoire et une décision historique ». « Il n’y a plus de Boucher de la Sarthe, il reste Monsieur Leprince, présumé innocent », a déclaré le pénaliste, qui vise désormais « l’acquittement » devant la future cour d’assises.

Du côté de la partie civile, le ton reste mesuré. L’avocate de Solène Leprince, aujourd’hui adulte, y voit malgré tout « l’espoir » de « peut-être un jour connaître la vérité ». Car derrière la victoire de procédure, une interrogation demeure sans réponse depuis trois décennies : qui a tué la famille de Thorigné-sur-Dué ? Martine Compain, dont le nom réapparaît dans les nouveaux éléments, n’a jamais été poursuivie et bénéficie elle aussi de la présomption d’innocence.

Treize révisions en quatre-vingts ans

La portée de la décision tient à sa rareté. Chaque année, environ 150 condamnés saisissent la Cour de révision pour tenter de faire annuler leur peine. Depuis 1945, douze seulement y étaient parvenus. Dany Leprince forme le treizième cas, ce qui installe son affaire parmi les erreurs judiciaires potentielles les plus commentées de la Ve République, dans le sillage du dossier Patrick Dils, acquitté en 2002 après avoir lui aussi été rejugé.

Cette voie de recours a été assouplie par la loi du 20 juin 2014, qui a fondu les anciennes juridictions en une seule Cour de révision et de réexamen. Le texte cherchait justement à rendre possible ce qui restait, jusque-là, presque inaccessible. Réviser un procès n’efface pourtant rien d’automatique. L’annulation ne vaut pas innocence, elle remet les compteurs à zéro : les charges comme les doutes seront rejugés.

Un procès hors de la Sarthe

Le nouveau procès se tiendra devant une cour d’assises située en dehors du département, une précaution destinée à garantir la sérénité des débats dans une affaire qui a marqué la région, selon France 3 Pays de la Loire. Sa date n’est pas encore fixée.

D’ici là, l’homme que la Sarthe a longtemps désigné par un surnom de tueur redevient, aux yeux de la loi, un justiciable présumé innocent. Trente-deux ans après les faits, un jury populaire devra reprendre l’histoire à zéro et trancher une seconde fois le mystère de Thorigné-sur-Dué.