99e sur 163. C’est le rang décroché par la France dans un classement des pays les plus sûrs très relayé ces derniers jours, coincée entre la Tanzanie et le Gabon, derrière le Sénégal et la Sierra Leone. Le genre de chiffre taillé pour enflammer le débat sur l’insécurité. Il raconte pourtant autre chose que ce que son intitulé laisse croire.
Un indice qui mesure la paix, pas la rue
Le document porte un nom qui prête à confusion pour le grand public : le Global Peace Index. Publié le 9 juin par l’Institute for Economics and Peace, un organisme australien qui l’édite depuis 2007, il note chaque année 163 États, soit 99,7 % de la population mondiale, selon leur niveau de paix. Son verdict repose sur 23 indicateurs regroupés en trois familles : les conflits en cours, la sécurité intérieure et la militarisation. Repris à Davos comme dans les travaux de l’ONU, il fait référence, ce qui rend ses verdicts d’autant plus commentés.
En tête, rien de neuf. L’Islande conserve la première place pour la dix-neuvième année consécutive, avec un score de 1,161, devant la Nouvelle-Zélande et la Suisse. La Russie ferme la marche. Entre ces deux extrêmes, la France dévisse et hérite d’une étiquette peu flatteuse. Les auteurs la décrivent comme le pays le moins pacifique d’Europe de l’Ouest et d’Europe centrale, et pointent une détérioration de 2 % de son volet sécurité sur un an, sous l’effet de la criminalité violente et de sa perception.
Pourquoi une puissance militaire dégringole
C’est là que le malentendu se loge. Sur les 23 critères, six concernent la seule militarisation : budget de défense rapporté au PIB, nombre de militaires par habitant, importations et exportations d’armes, arsenal nucléaire, contributions aux opérations de maintien de la paix. Autant de cases où la France, deuxième exportateur d’armement de la planète selon le Sipri et unique puissance nucléaire de l’Union européenne, coche presque tout.
La tendance s’est même accentuée. La loi de programmation militaire 2024-2030 porte l’effort de défense à 413 milliards d’euros, les contrats Rafale s’enchaînent de l’Inde à l’Indonésie, et chaque avion vendu gonfle un peu plus le score de militarisation. Ajoutez le porte-avions, les opérations extérieures et le siège permanent au Conseil de sécurité, et la note plonge mécaniquement. Un pays peut donc être agréable à vivre et reculer dans l’indice pour la seule raison qu’il entretient une armée de premier plan. La nuance tient en trois mots : pacifique n’est pas sûr.
Un autre classement la place 13e
La démonstration par l’absurde vient d’un concurrent. Le même semestre, l’assureur américain Berkshire Hathaway Travel Protection publiait son propre palmarès des destinations les plus sûres pour voyager. La France y figurait à la 13e place mondiale, quand les Pays-Bas décrochaient la première. Deux études, deux méthodes, deux portraits opposés du même pays.
L’une compte les chars et les têtes nucléaires, l’autre évalue le risque réel pour un visiteur qui se promène. Voir la France reléguée derrière le Sénégal ou le Gabon, comme l’a relevé le Journal du Dimanche, en dit surtout long sur ce que l’outil mesure. Ces pays affichent des défis sécuritaires bien plus lourds sur le terrain, mais une empreinte militaire sans commune mesure avec celle de Paris. Le Global Peace Index n’est pas un baromètre de la délinquance, et il ne prétend pas l’être.
Comment un rapport de juin devient viral en juillet
Reste à comprendre pourquoi ce palmarès resurgit un mois après sa sortie. Le rapport dormait depuis le 9 juin quand quelques articles, puis des comptes très suivis sur les réseaux sociaux, ont ressorti la 99e place française début juillet. Le chiffre a circulé sans son mode d’emploi, réduit à un slogan sur une France plus dangereuse que la moitié de l’Afrique. Le Parisien a invité à le lire avec des pincettes, tant ses indicateurs sont disparates. Trop tard : la formule choc avait déjà pris le dessus sur la méthode.
Ce que disent vraiment les chiffres
Vit-on pour autant plus dangereusement qu’avant ? Les statistiques de la sécurité intérieure situent le taux d’homicides autour de 1,5 pour 100 000 habitants, en hausse depuis 2020 (1,21) mais très loin de la moyenne mondiale, estimée par l’ONU à plus de 5 pour 100 000. À l’échelle de la planète, l’Hexagone reste un endroit où l’on risque statistiquement peu sa vie, y compris comparé aux années 1990. Les règlements de comptes du narcotrafic, concentrés sur quelques villes comme Marseille, pèsent lourd dans le total national sans toucher la vie de l’immense majorité des Français.
Le ressenti, lui, raconte une autre histoire, et l’indice le capte. Un Français sur quatre confie ne pas se sentir en sécurité en rentrant seul chez lui le soir, un sur dix déclare avoir déjà subi des violences. Les coups et blessures et certains vols progressent, le sentiment d’insécurité aussi. Percevoir une menace et la subir restent pourtant deux réalités distinctes, que le classement fond dans un score unique.
Un chiffre qui va ressurgir
Le rapport ne masque pas une planète plus tendue : le monde a reculé pour la quinzième fois en dix-huit ans, avec 99 pays en repli contre 62 en progression. Dans ce décor, la 99e place française mérite mieux qu’une lecture au premier degré. Elle raconte un pays surarmé et engagé militairement, pas un coupe-gorge à ciel ouvert.
Le prochain millésime tombera en juin 2027. D’ici là, ce fameux 99e rang refera surface presque à coup sûr dans le débat public, brandi comme la preuve d’une France au bord du gouffre. À une condition, pour rester honnête : préciser qu’il pèse le poids d’une armée et d’une diplomatie de puissance autant que l’état réel de nos trottoirs.