Il y a deux ans, Apple glissait ChatGPT dans chaque iPhone. Vendredi 10 juillet, la marque a traîné ce même OpenAI devant un tribunal fédéral de Californie. Le motif tient en une accusation brutale : un vol de secrets industriels organisé, méthodique, et qui remonterait jusqu’au patron du matériel de l’entreprise d’intelligence artificielle.
Des entretiens d’embauche changés en séances de pillage
Le cœur du dossier, c’est la méthode. Selon la plainte de 41 pages déposée dans le district nord de la Californie, OpenAI n’aurait pas seulement recruté des ingénieurs d’Apple : elle aurait transformé ses entretiens d’embauche en outil d’espionnage. Deux hommes sont visés nommément. Tang Tan, aujourd’hui chef du hardware chez OpenAI et ancien vice-président d’Apple, aurait demandé à des candidats encore salariés de Cupertino d’apporter « de vraies pièces » à leurs entretiens, pour des séances de « show and tell » où ses équipes récoltaient au passage des informations confidentielles, détaille CNBC. La mise en scène est limpide : on fait mine de tester un futur collègue, on repart avec les plans.
Le second nom cité est celui de Chang Liu, ancien ingénieur électricien de la marque. Apple affirme qu’il est reparti avec un ordinateur portable de l’entreprise. La plainte va plus loin et soutient qu’OpenAI aurait coaché ses futures recrues pour contourner les procédures de sécurité prévues au moment de quitter Cupertino. À ce stade, rien n’est jugé : ce ne sont que des accusations, et les deux ingénieurs n’ont pas répondu publiquement.
Un ordinateur, des documents, 400 transfuges
Derrière ces deux noms, Apple dessine une fuite bien plus large. La marque avance que plus de 400 de ses anciens salariés travaillent désormais chez OpenAI, rapporte Bloomberg. Tang Tan lui-même aurait emporté des documents internes en claquant la porte fin 2024, avant de prendre en main les produits physiques du créateur de ChatGPT. Le chiffre de 400 en dit long sur la guerre des talents qui fait rage dans la Silicon Valley : les ingénieurs capables de dessiner un appareil grand public se comptent sur quelques centaines, et tout le monde chasse dans le même vivier.
Cette accumulation pousse Apple à sortir une formule cinglante. Le business matériel d’OpenAI, écrit la firme, serait « pourri jusqu’au trognon » par sa dépendance à des secrets détournés. Le jeu de mots n’est pas innocent : en anglais, Apple parle d’un projet « rotten to its core », le cœur de la pomme. Cupertino soigne rarement autant ses effets de langage dans un document juridique.
La bascule s’est jouée en dix-huit mois. Juin 2024, Apple et OpenAI scellent leur alliance sur scène et ChatGPT débarque dans iOS. Mai 2025, OpenAI s’offre io et récupère Jony Ive. Juillet 2026, les deux partenaires se retrouvent face à un juge. Rares sont les entreprises passées aussi vite du communiqué commun à la salle d’audience.
Le gadget que Jony Ive prépare pour OpenAI
Pour comprendre pourquoi Apple monte à ce point au créneau, il faut regarder ce qu’OpenAI fabrique en coulisses. En mai 2025, l’entreprise de Sam Altman a racheté io Products pour 6,5 milliards de dollars. Derrière ce nom se cache Jony Ive, le designer britannique qui a façonné l’iPhone, l’iMac et l’iPod pendant deux décennies chez Apple avant de partir en 2019. Tang Tan avait cofondé io à ses côtés. En clair, OpenAI a recruté l’homme qui a dessiné les plus grands succès d’Apple, puis son bras droit sur le matériel.
Le projet reste tenu au secret, mais son ambition est connue : une famille d’appareils pensés autour de l’IA, attendue d’ici 2027, censée nous faire lever les yeux de l’écran du smartphone. Apple, qui prépare ses propres produits dans le même registre, voit donc un ancien partenaire fabriquer l’objet susceptible de rivaliser un jour avec l’iPhone, avec dans ses rangs des dizaines d’ingénieurs formés à Cupertino. D’après Fortune, io Products figure parmi les entités visées par la plainte.
OpenAI dément, Siri reste au chaud
En face, OpenAI balaie les accusations. « Nous n’avons aucun intérêt pour les secrets commerciaux des autres entreprises », a répondu la société à plusieurs médias américains, relayée par TechCrunch, en assurant rester concentrée sur « une technologie innovante qui donne du pouvoir aux gens partout ». Le démenti est net, mais l’entreprise n’est pas entrée dans le détail des faits reprochés.
Un point mérite l’attention des utilisateurs français : le partenariat qui met ChatGPT dans Siri n’est pas concerné. Apple précise dans sa plainte que l’accord signé en 2024, celui qui permet à des millions de possesseurs d’iPhone d’interroger ChatGPT depuis leur téléphone, reste hors du litige. Les deux entreprises demeurent partenaires sur les logiciels tout en s’affrontant sur le matériel. Une position inconfortable, que le procès risque de rendre franchement électrique.
Ce qu’Apple réclame devant le juge
La marque ne demande pas seulement de l’argent. Elle réclame une injonction pour bloquer l’usage de ses secrets, la restitution des documents confidentiels, la préservation des preuves, et des dommages et intérêts dont le montant n’est pas encore chiffré. Apple a fait savoir qu’elle déposerait « rapidement » une demande d’injonction préliminaire, une procédure d’urgence qui pourrait, si le juge la suit, freiner le développement du fameux appareil avant même sa présentation officielle.
Ce n’est pas la première fois que Cupertino sort l’artillerie judiciaire contre d’anciens employés. En 2022, la marque avait poursuivi la start-up de puces Rivos, accusée d’avoir débauché ses ingénieurs pour lui soutirer des designs de processeurs ; l’affaire s’était réglée à l’amiable deux ans plus tard. La première audience n’a pas encore de date, mais Apple a promis d’aller vite. D’ici là, OpenAI, adossé à des milliards et à Microsoft, devra trancher : négocier comme l’a fait Rivos, ou livrer bataille sur le terrain où Apple est la plus redoutable, celui du secret.