Pour la première fois, le client d’une banque française peut régler ses courses en approchant son iPhone du terminal, sans jamais ouvrir Apple Pay. Le Crédit Agricole vient de lancer sa propre application de paiement sans contact, en s’engouffrant dans une brèche que Bruxelles a forcée dans le jardin le mieux gardé d’Apple.

Payer sans passer par la case Apple

Le principe ne dépayse personne. On enregistre sa carte bancaire dans l’application « Paiement Mobile », on déverrouille son téléphone, on l’approche de la borne du commerçant, et la puce sans contact fait le reste. À l’usage, le geste ressemble à s’y méprendre à celui d’Apple Pay. La différence se joue en coulisses : la transaction ne transite plus par le service d’Apple, mais par les serveurs de la banque. Lancée fin juin, l’appli est la première solution française à proposer ce tour de passe-passe sur iPhone, là où aucun établissement de l’Hexagone n’avait osé s’aventurer.

La faille que Bruxelles a imposée

Rien de tout cela n’aurait été possible il y a deux ans. Pendant une décennie, Apple a verrouillé la puce sans contact de l’iPhone, cette antenne NFC qui dialogue avec les terminaux de paiement. Un seul programme y avait accès : Apple Pay. Les banques qui voulaient proposer le paiement mobile sur iPhone n’avaient pas le choix, elles passaient par la marque à la pomme, et payaient. Le règlement européen sur les marchés numériques, le fameux DMA, a fait sauter le cadenas.

Sous la menace de la Commission européenne, Apple a accepté en 2024 d’ouvrir sa puce aux applications tierces dans l’Union. La manœuvre technique porte un nom, l’émulation de carte hôte, plus connue sous son sigle anglais HCE, qui autorise une application à se faire passer pour une carte bancaire directement depuis le téléphone. Le Crédit Agricole compte parmi les premiers gros acteurs à s’en saisir pour de bon, comme l’ont détaillé les sites spécialisés iGeneration et Mac4Ever.

Dix ans de bras de fer avec la pomme

Le duel ne date pas d’hier. Quand Apple Pay a débarqué en France en 2016, plusieurs banques ont d’abord boudé le service, rechignant à partager leurs revenus et leurs données avec un géant américain. La résistance n’a pas tenu. La commodité a séduit les clients, et les récalcitrantes ont fini par rentrer dans le rang, faute de mieux. Une décennie plus tard, le rapport de force s’inverse. Ce ne sont plus les banques qui quémandent l’accès, c’est Apple qui, sous la contrainte réglementaire, doit entrouvrir ses portes. Le symbole n’échappe à personne dans le secteur.

Ce que la banque compte récupérer

Pourquoi se donner cette peine ? Deux raisons, et elles se comptent en euros et en données. À chaque paiement validé via Apple Pay, la banque reverse une commission au fabricant de l’iPhone, un péage discret qui, multiplié par des millions d’opérations quotidiennes, finit par peser lourd. En reprenant la main, l’établissement contourne ce prélèvement et récupère la trace des transactions, une matière première précieuse qu’Apple gardait jusqu’ici sous le coude. Le Crédit Agricole, qui revendique une vingtaine de millions de porteurs de cartes, avance un troisième argument, plus politique : un paiement « 100 % bancaire, conçu et opéré en France », comme le rapporte Presse-citron. La souveraineté numérique, thème qui monte à Paris comme à Bruxelles, sert ici d’étendard commercial.

Ni Apple Watch, ni achats sur le web

La copie n’égale pas encore l’original. L’application maison ne fonctionne pas sur l’Apple Watch, ce poignet levé au-dessus du terminal que des millions d’utilisateurs ont adopté. Elle ne gère pas davantage les paiements en ligne ou dans les applications, terrain où Apple Pay excelle. Et si vos cartes se répartissent entre plusieurs banques, il faudra jongler d’une appli à l’autre, quand Apple Pay les rangeait toutes au même endroit. Le confort du double-clic sur le bouton latéral reste, lui, la chasse gardée d’Apple. Pour l’instant, les deux solutions cohabitent : le Crédit Agricole n’a pas retiré Apple Pay à ses clients, chacun gardera son réflexe.

Le sans contact, devenu un réflexe national

Il y a quelques années encore, dégainer son téléphone pour payer relevait du gadget de passionné. Le geste s’est banalisé à vitesse grand V, porté d’abord par la carte sans contact, puis par les montres connectées et les smartphones. La crise sanitaire de 2020 a servi d’accélérateur : le plafond du paiement sans contact est passé de 30 à 50 euros, et chacun a pris l’habitude d’éviter le clavier du terminal. Aujourd’hui, une large part des règlements en magasin se conclut d’un simple frôlement, carte ou téléphone tendu au-dessus de la borne. C’est précisément ce marché, devenu massif et quotidien, que les banques françaises ne veulent plus voir filer vers un intermédiaire américain qui prélève sa dîme au passage. La manœuvre du Crédit Agricole prend là tout son sens.

Le premier domino d’une longue partie

L’enjeu dépasse une banque et son application. Si le Crédit Agricole ouvre le bal, les autres réseaux français regardent, calculette en main. Le paiement mobile est devenu un geste quotidien pour des dizaines de millions de personnes, et le contrôle de ce tuyau vaut de l’or. En Europe du Nord, des services de paiement se sont déjà engouffrés dans la même ouverture depuis que la puce de l’iPhone a cessé d’être un domaine réservé. La vraie inconnue tient désormais au comportement des clients. Changer d’habitude pour économiser une commission qu’ils ne voient jamais sur leur ticket, l’argument reste abstrait. Le verdict se lira à la caisse, un paiement après l’autre, dans les prochains mois.