Une seule vertèbre a suffi. À partir de cet unique fragment fossilisé, une équipe de paléontologues thaïlandais vient de décrire un dinosaure de vingt mètres, au cou aussi long qu’un serpent, qui foulait l’Asie du Sud-Est il y a 150 millions d’années.

Tout est parti d’un seul os

L’objet tiendrait dans deux mains. C’est une vertèbre dorsale, celle qui se loge juste derrière le cou, cataloguée sous le matricule PRC 460 et exhumée du gisement de Phu Noi, dans le nord-est du pays. Son anatomie ne collait avec aucune espèce connue. Assez pour que les chercheurs y voient un animal jamais décrit et lui donnent un nom : Uragasaurus kalasinensis.

La trouvaille a été publiée le 8 juillet dans la revue Scientific Reports, par une équipe menée par Apirut Nilpanapan, de l’université de Mahasarakham, avec Sita Manitkoon, Varavudh Suteethorn et Komsorn Lauprasert. D’autres morceaux de sauropodes reposaient à côté, sans qu’on puisse les rattacher au même individu. Décrire une espèce à partir d’un seul os n’a rien d’un coup de poker : chaque relief, chaque cavité de la vertèbre porte une signature que les spécialistes comparent, trait pour trait, aux fossiles déjà répertoriés.

Personne n’a encore retrouvé le crâne, ni le squelette complet. Tout le reste, la taille, l’allure, le régime alimentaire, se déduit par comparaison avec des cousins mieux connus. C’est la règle du jeu dans la discipline : on reconstitue des colosses entiers à partir de quelques pièces, en pariant sur les airs de famille. Un pari qui tient tant qu’un os plus complet ne vient pas le contredire.

Un cou long comme la moitié du corps

Uragasaurus appartient aux mamenchisauridés, une famille de sauropodes réputée pour ses cous démesurés. La bête mesurait de 18 à 20 mètres, la longueur de deux autobus placés bout à bout. Et son cou, à lui seul, représentait près de la moitié de cette silhouette, une dizaine de mètres tendus vers la cime des arbres.

Là où la plupart des sauropodes empilaient 13 à 15 vertèbres cervicales, les mamenchisauridés en alignaient 17 à 19, rapporte la BBC. Ce cou interminable leur offrait un privilège rare : brouter sur des dizaines de mètres carrés sans déplacer leur énorme carcasse. Une machine à économiser l’effort, taillée pour les forêts humides du Jurassique.

Le porte-drapeau de la famille, le Mamenchisaurus chinois, arborait l’un des plus longs cous jamais portés par un animal terrestre. Uragasaurus n’atteignait pas ces extrêmes, mais il en partageait la recette : des vertèbres cervicales étirées, creusées de cavités remplies d’air, aussi allégées que les os d’un oiseau. La nature avait trouvé le moyen de tendre une perche de plusieurs mètres sans la rendre trop lourde à soulever.

Le paléoartiste thaïlandais Pakorn Chotchaiyaporn en a tiré une scène saisissante, reprise par le site Sci.News : un troupeau de cinq individus avançant dans une forêt tropicale, deux ptérosaures filant au-dessus de leurs têtes et un prédateur rôdant en lisière. La vraie vie d’un géant tranquille, entouré de bien plus dangereux que lui.

Les géants au long cou n’étaient pas qu’en Chine

Jusqu’ici, ces girafes du Jurassique passaient pour une spécialité chinoise. Presque tous les mamenchisauridés connus proviennent du bassin du Sichuan, où la formation de Shaximiao a livré des squelettes entiers. En exhumer un en Thaïlande repousse la frontière de la famille jusqu’en Asie du Sud-Est, et laisse penser que ces animaux circulaient d’un bout à l’autre du continent à la fin du Jurassique.

Uragasaurus a vécu à la charnière de deux mondes, tout à la fin du Jurassique, entre 150 et 145 millions d’années, juste avant que la période cède la place au Crétacé. À cette époque, l’Asie fourmillait de sauropodes géants, et chaque nouvelle espèce aide à comprendre comment ils se sont répartis avant les bouleversements qui allaient suivre.

Ce genre de découverte pèse lourd pour les chercheurs, car il redessine les routes qu’empruntaient les grands herbivores. Si des parents proches vivaient à la fois en Chine et en Thaïlande, c’est que les terres d’Asie orientale communiquaient encore, laissant les troupeaux se répandre. Le maigre nombre de fossiles interdit toutefois, pour l’instant, de tracer avec précision ces chemins de migration.

L’analyse place Uragasaurus tout près de la racine de l’arbre généalogique du groupe, parmi les premiers à s’être détachés du tronc commun. Son nom raconte déjà l’histoire : uraga vient du sanskrit et désigne le serpent, sauros signifie lézard en grec. Un lézard-serpent, donc, baptisé dans un pays où le naga, le serpent mythique, veille sur les temples. Le second mot, kalasinensis, salue la province de Kalasin, où dormait le fossile.

À Phu Noi, les fossiles sortent par milliers

Le site de Phu Noi, dans cette même province, figure parmi les gisements de vertébrés jurassiques les plus riches d’Asie du Sud-Est. Des milliers de spécimens en ont déjà été extraits, et une bonne partie attend toujours d’être étudiée. Uragasaurus n’est que la deuxième espèce de dinosaure officiellement nommée à partir de la formation de Phu Kradung, selon le média thaïlandais Khaosod English.

Cette formation s’est déposée dans un entrelacs de rivières et de plaines inondables, un décor qui a piégé et conservé quantité d’ossements. C’est là, sous les collines et les rizières de l’Isan, que la paléontologie thaïlandaise s’est forgé une réputation, longtemps éclipsée par les gisements chinois ou mongols. Avec Uragasaurus, la Thaïlande porte à quinze le nombre de dinosaures qu’elle a formellement baptisés.

Les réserves du site débordent encore de fragments non triés, et chaque saison de fouilles peut en tirer une nouvelle silhouette. Le prochain os sorti de la roche thaïlandaise racontera peut-être, lui aussi, toute une espèce restée invisible pendant 150 millions d’années.