Un fragment d’os de quelques centimètres vient de réécrire une page de la préhistoire. Pendant quarante ans, il a dormi dans un tiroir à Cambridge, rangé sous l’étiquette d’un banal reptile marin. C’est en réalité le tout premier morceau de dinosaure jamais ramassé en Antarctique.

L’annonce vient du British Antarctic Survey (BAS) et du Natural History Museum de Londres, qui ont publié leur analyse le 29 juin dans la revue scientifique Acta Palaeontologica Polonica. Tout repose sur une seule vertèbre, celle de la queue d’un titanosaure, ces herbivores au long cou qui comptent parmi les plus grands animaux ayant jamais foulé la Terre. Une trouvaille minuscule, mais qui change le regard porté sur le continent le plus hostile de la planète.

Un carnet de 1985 et un doute tardif

Décembre 1985. Le géologue Mike Thomson arpente l’île James Ross, au large de la péninsule Antarctique, ce bras de terre qui pointe vers l’Amérique du Sud. Sa mission tient en une ligne : cartographier les couches de roche pour aider les chercheurs à dater les fossiles de la région. Son équipe ramasse des dizaines de restes marins. Parmi eux, cet os, qu’il consigne dans son carnet de terrain comme la vertèbre d’un grand reptile. Rien d’étonnant à l’époque : tout autour, ce ne sont que créatures des mers. La pièce repart en Angleterre, rejoint une collection et y sommeille, sans que personne ne l’examine vraiment.

Il aura fallu l’œil de Mark Evans, paléontologue et responsable des collections géologiques du BAS, pour que l’histoire bascule. « Quand j’ai repéré cet os dans nos collections il y a quelques années, j’ai soupçonné un dinosaure », raconte-t-il. « Après l’avoir examiné comme il faut, j’ai pensé qu’il s’agissait sans doute d’une vertèbre caudale de titanosaure. » Le professeur Paul Barrett, spécialiste des sauropodes au Natural History Museum, confirme l’identification. « Croyez-le ou non, c’est le premier bout de dinosaure jamais découvert en Antarctique », tranche-t-il, attribuant l’oubli à une erreur commise dans les conditions rudes du terrain.

Thomson, lui, n’aura pas vu la confirmation : le géologue est décédé. Dans ses carnets, il avait pourtant deviné l’essentiel en parlant d’un grand reptile. Evans y voit un hommage rendu quatre décennies plus tard à l’un des pionniers de la géologie antarctique, dont les relevés servent encore aujourd’hui à dater les fossiles de toute la péninsule.

Quand des forêts couvraient le pôle Sud

Le plus déroutant n’est peut-être pas l’os, mais le monde qu’il révèle. Voilà 82 millions d’années, au Crétacé supérieur, l’Antarctique n’avait rien d’un désert glacé. Le continent restait soudé à la pointe sud de l’Amérique du Sud, et des forêts tempérées le recouvraient, peuplées de fougères, de palmiers et de conifères. Une végétation assez proche de celle de la Tasmanie d’aujourd’hui, selon le Natural History Museum. Une intense activité volcanique réchauffait l’air en rejetant du CO₂, même si la position près du pôle imposait de longs mois de pénombre hivernale, où toute la vie basculait dans un crépuscule permanent.

Dans ce décor vivait notre titanosaure. Les chercheurs l’estiment à six ou sept mètres de long, une taille modeste pour ce groupe dont certains membres dépassaient les quinze tonnes. Peut-être un jeune, peut-être un adulte de petit gabarit : l’os, trop fragmentaire, ne permet pas de trancher. Sa datation, en revanche, est solide. La vertèbre provient de la formation Santa Marta, une roche marine, et gisait près d’ammonites qui calent précisément son âge au tout début du Campanien. Le scénario le plus probable, d’après le BAS : l’animal a été emporté vers la mer après sa mort, sans doute par une rivière, avant de finir enseveli sur le fond.

Pour se représenter la bête, il faut imaginer un cou et une queue interminables posés sur un corps de la taille d’un autobus. Les plus massifs des titanosaures pesaient autant que deux ou trois éléphants d’Afrique réunis, et prospéraient sous presque toutes les latitudes. En retrouver un aussi près du pôle Sud, là où l’hiver plongeait la forêt dans une longue nuit, en dit long sur la capacité de ces géants à s’adapter. Il leur fallait engloutir chaque jour des quantités colossales de végétaux pour tenir le coup.

Un pont vers la Nouvelle-Zélande

Ce bout de queue éclaire aussi une vieille énigme : comment les dinosaures ont-ils circulé entre les terres du Sud ? Aucun titanosaure n’a jamais été exhumé en Australie, alors que la Nouvelle-Zélande en livre quelques indices. La géographie de l’époque donne une piste. « À ce moment-là, la Nouvelle-Zélande était bizarrement assez loin de l’Australie », explique Paul Barrett. Elle se trouvait alors plus près de l’Amérique du Sud et de la péninsule Antarctique. Cette langue de terre aurait servi de couloir aux géants pour passer d’un continent à l’autre, en contournant complètement l’Australie.

La trouvaille a beau être minuscule, elle pèse lourd dans la balance. C’est seulement le deuxième os de sauropode mis au jour sur tout le continent, et il devance dans le temps toutes les autres découvertes, ramassé dès 1985. Jusqu’ici, l’Antarctique n’avait livré qu’une demi-douzaine d’espèces de dinosaures : le petit herbivore Morrosaurus, l’ankylosaure cuirassé Antarctopelta, le prédateur bipède Imperobator ou encore Vegavis, lointain cousin des canards et des oies. Par sa forme, la vertèbre rappelle surtout un dinosaure sud-américain, le Muyelensaurus, sans qu’on puisse parler de la même espèce.

Ce que la glace garde encore

Si l’Antarctique affiche le registre de dinosaures le plus pauvre de la planète, c’est d’abord une affaire de glace : la calotte recouvre presque tout. Les paléontologues sont convaincus qu’il reste beaucoup à exhumer sous cette carapace. La BBC le rappelle, les fossiles polaires restent rares parce que la roche est difficile d’accès, pas parce que la vie y manquait. À son apogée, ce coin du globe grouillait d’herbivores, de prédateurs et d’oiseaux primitifs.

Reste une ironie que les chercheurs n’esquivent pas. À mesure que le réchauffement fait reculer les glaces, de nouveaux ossements pourraient affleurer et compléter ce portrait d’une Antarctique verdoyante. La prochaine grande pièce du puzzle attend peut-être déjà, elle aussi, au fond d’un tiroir.