Vendredi soir, un immeuble de cinq étages s’est effondré à Kharkiv. L’entrée principale, du rez-de-chaussée jusqu’au dernier niveau, a disparu d’un seul coup. Sous les gravats, dix habitants ont perdu la vie, dont une institutrice et son fils élève de CE1, ainsi qu’une adolescente de treize ans et sa mère. Seize autres personnes ont été blessées, parmi lesquelles deux garçons de six et onze ans et une jeune fille de dix-sept ans, selon le maire de la ville Igor Terekhov, cité par Deutsche Welle.

Un missile que personne n’avait encore vu

Ce qui distingue cette frappe des centaines de bombardements subis par la deuxième ville d’Ukraine, c’est l’arme utilisée. Le parquet régional de Kharkiv a identifié un missile de croisière de type Izdeliye-30, rapporte Al Jazeera. Ce projectile n’avait jamais été documenté sur le terrain jusqu’ici. Son emploi contre un bâtiment résidentiel a poussé les autorités judiciaires ukrainiennes à ouvrir une enquête pour crimes de guerre. Les premiers éléments recueillis sur place doivent permettre d’analyser les caractéristiques techniques de l’engin et d’évaluer s’il s’agit d’une production récente ou d’un stock remis en service.

Les équipes de secours continuaient samedi à fouiller les décombres, brique par brique. Plusieurs habitants étaient encore portés disparus dans la soirée. Le gouverneur régional Oleh Syniehubov a précisé que sept autres immeubles d’habitation, des locaux commerciaux, des lignes électriques et des véhicules avaient aussi été touchés dans la seule agglomération de Kharkiv, d’après DW.

480 drones et une pluie de missiles sur tout le pays

La destruction de l’immeuble de Kharkiv n’est que la partie visible d’un assaut bien plus large. Le président Volodymyr Zelenskyy a dénombré 29 missiles, dont près de la moitié balistiques, et 480 drones de conception iranienne de type Shahed lancés au cours de la nuit. La défense antiaérienne en a intercepté 19 missiles et 453 drones, selon les chiffres communiqués par la présidence ukrainienne et relayés par le Kyiv Post.

Les frappes ont visé des installations énergétiques à Kiev, dans les régions de Khmelnytskyi et de Tchernivtsi, et l’infrastructure ferroviaire de la région de Jytomyr. L’opérateur national Ukrzaliznytsia a dû modifier plusieurs liaisons dans le centre-ouest du pays. Dans la région de Dnipropetrovsk, un civil a été tué. À Kiev, trois personnes ont été blessées. Dans la région de Soumy, un homme de 24 ans est mort après qu’un drone a percuté sa voiture, rapporte DW. Des blessés ont aussi été signalés à Zaporijjia et à Tchouhouïv.

L’alerte aérienne a résonné sur l’ensemble du territoire ukrainien. La Pologne, pays frontalier et membre de l’OTAN, a fait décoller ses avions militaires par précaution pour surveiller son espace aérien, un geste devenu quasi systématique lors des attaques de grande ampleur.

Des négociations de paix gelées par la guerre en Iran

Cette escalade survient au pire moment diplomatique. Les pourparlers de paix entre Moscou et Kiev, laborieusement amorcés ces derniers mois sous médiation américaine, sont au point mort. La raison tient moins aux positions des belligérants qu’au conflit qui embrase le Moyen-Orient depuis une semaine. Les frappes conjointes des États-Unis et d’Israël contre l’Iran ont capté toute l’attention de Washington, repoussant le dossier ukrainien au second plan, note Al Jazeera.

Zelenskyy ne cache plus son impatience. « Il faut une réponse des partenaires à ces frappes sauvages contre la vie », a-t-il écrit sur le réseau social X, appelant l’Union européenne à muscler la défense antiaérienne de son pays. La vice-ministre des Affaires étrangères Mariana Betsa a qualifié l’attaque de « nouveau massacre d’enfants par les Russes ».

Sur le terrain, Zelenskyy s’est rendu vendredi sur les positions avancées près de Droujkivka, dans l’est du pays. Face aux soldats, il a martelé que la force militaire dicterait le rapport de force à la table des négociations, un message qui tranche avec les appels au cessez-le-feu formulés par plusieurs capitales européennes.

Le terrain bascule, la menace reste entière

Malgré la violence des bombardements, les données militaires dessinent un tableau contrasté. L’Institute for the Study of War estime que les forces ukrainiennes ont repris 244 kilomètres carrés dans le sud du pays depuis janvier 2026. Sur la même période, les gains territoriaux russes en février ont chuté à leur niveau le plus bas depuis vingt mois, selon la même source.

Ce recul russe sur le front sud ne doit pas masquer la situation dans la région de Kharkiv. Les analystes de l’institut observent que les troupes russes s’y regroupent, avec une intensité des combats en baisse ces dernières semaines. Ce calme relatif pourrait annoncer une offensive de printemps, un scénario que les états-majors occidentaux surveillent de près.

Les prochaines semaines s’annoncent décisives. L’Ukraine réclame davantage de batteries Patriot à ses alliés, un type de défense devenu rare depuis que plusieurs systèmes ont été réorientés vers le Golfe pour protéger les bases américaines face aux ripostes iraniennes. La concurrence entre deux théâtres de guerre pour les mêmes armements risque de peser lourdement sur la capacité de Kiev à encaisser la prochaine salve.