Quatre hélicoptères surgis du ciel syrien, une vingtaine de frappes aériennes, des commandos au sol et un cimetière retourné. Dans la nuit du 6 au 7 mars, les forces spéciales israéliennes ont lancé une opération d’envergure dans la vallée de la Békaa, au Liban. Leur cible : la tombe présumée de Ron Arad, un navigateur de l’armée de l’air israélienne porté disparu depuis octobre 1986. Le bilan, lui, est sans appel. Le ministère de la Santé libanais a dénombré 41 morts et une quarantaine de blessés dans le village de Nabi Chit et ses environs, dans le district de Baalbek.

Un commando digne d’un film de guerre

L’opération a débuté vers 22 h 30, heure locale. Selon un communiqué du Hezbollah publié samedi, ses combattants ont repéré quatre hélicoptères israéliens venus de l’espace aérien syrien. Les appareils ont déposé une unité d’infanterie aux abords de plusieurs localités proches de Nabi Chit, un village chiite d’environ 10 000 habitants niché dans la plaine fertile de la Békaa. Avant le débarquement des soldats, l’aviation avait pilonné la zone avec une vingtaine de frappes, selon un habitant de 55 ans interrogé par l’AFP. « C’était digne d’un film », a-t-il confié. « On sentait que quelque chose clochait. On a compris par la suite qu’une opération commando était en cours quand nous avons entendu les hélicoptères. »

Le Hezbollah affirme que ses miliciens ont engagé le combat dès que les troupes israéliennes ont été identifiées, provoquant des affrontements intenses qui ont duré toute la nuit. Un correspondant de l’AFP sur place a rapporté le bruit d’avions de combat et des échanges de tirs nourris jusqu’à l’aube. Images de décombres à l’appui : immeubles effondrés, toitures soufflées, munitions dispersées au sol. Le quotidien libanais L’Orient-Le Jour a diffusé des photographies des dégâts lors d’une visite organisée par le Hezbollah pour la presse.

Ron Arad, quarante ans de mystère

L’objectif affiché par l’armée israélienne tenait en une phrase : retrouver les restes de Ron Arad. Ce navigateur, né en 1958, servait comme officier systèmes d’armes à bord d’un F-4 Phantom II lorsque son appareil a été touché le 16 octobre 1986, au-dessus du sud du Liban, pendant une mission contre des positions de l’Organisation de libération de la Palestine. Arad et son pilote se sont éjectés. Le pilote a été récupéré in extremis par un hélicoptère israélien sous le feu ennemi. Arad, lui, est tombé entre les mains du mouvement chiite Amal.

Pendant quelques mois, sa captivité a été confirmée. Le chef d’Amal, Nabih Berri, a proposé un échange de prisonniers. En 1987, la famille a reçu trois lettres manuscrites et deux photographies montrant un Arad barbu mais vivant. Puis les négociations ont échoué en 1988, et le silence s’est installé. Le renseignement militaire israélien estime que l’aviateur aurait été transféré au Hezbollah, puis éventuellement à l’Iran. En 2004, une commission secrète a été chargée d’enquêter sur son sort, sans conclusion publique définitive. Ron Arad reste officiellement « porté disparu au combat » depuis près de quarante ans.

Un cimetière fouillé, aucune trace retrouvée

Le commando visait précisément le cimetière de Nabi Chit, où le renseignement israélien soupçonnait la présence des restes du navigateur. Des images tournées après l’opération montrent un trou creusé dans la terre brune du cimetière, avec une tombe ouverte et fouillée. Le porte-parole de l’armée israélienne, Avichay Adraee, a confirmé samedi que l’opération n’avait « aucune trace » d’Arad à livrer. « Tsahal continuera à travailler sans relâche jour et nuit, animée par un profond engagement à ramener tous nos fils, morts et disparus, dans leurs foyers en Israël », a-t-il déclaré sur le réseau social X. L’armée a aussi précisé n’avoir subi aucune perte lors du raid.

Le contraste entre les moyens déployés et le résultat a suscité un choc au Liban. 41 personnes tuées, un village ravagé par les bombardements, pour une fouille de cimetière revenue bredouille. Le maire de Nabi Chit, Hani Moussaoui, a indiqué que les autorités locales avaient anticipé un danger après un avertissement émis par Israël la veille, visant trois villages dont le sien. « Nous étions préparés et avons évacué les enfants », a-t-il expliqué à l’AFP. Ce qui n’a pas empêché le lourd bilan humain parmi les adultes restés sur place.

Le Liban pris en étau dans la guerre régionale

Cette opération survient en plein conflit entre les forces américano-israéliennes et l’Iran, déclenché le 28 février. Le Liban, où le Hezbollah dispose d’un arsenal militaire conséquent, se retrouve une fois de plus sur la ligne de front. Le pays avait déjà subi une campagne de frappes israéliennes au cours de l’été 2025, qui avait poussé plus d’un million de personnes à fuir le sud du pays.

Le raid de Nabi Chit s’inscrit dans une logique différente des bombardements habituels. Il ne ciblait ni un chef militaire, ni un dépôt d’armes, mais une sépulture. Pour Israël, le rapatriement de ses soldats disparus relève d’un impératif national quasi sacré, ancré dans la doctrine militaire depuis les premières guerres du pays. En 2011, le soldat Gilad Shalit avait été libéré après cinq ans de captivité à Gaza en échange de 1 027 prisonniers palestiniens, un ratio qui avait stupéfié la communauté internationale.

Pour les habitants de la Békaa, le calcul est tout autre. Les organisations humanitaires présentes au Liban ont signalé des besoins urgents dans la zone touchée, selon la porte-parole de l’ONG Care France. La reconstruction des bâtiments détruits s’annonce longue dans un pays déjà plombé par une crise économique qui a fait perdre à la livre libanaise plus de 90 % de sa valeur depuis 2019. Le conflit en cours au Moyen-Orient, avec les frappes iraniennes sur les pays du Golfe et les bombardements américano-israéliens sur Téhéran, laisse peu de place à l’attention internationale pour le sort des civils libanais pris entre les lignes.