Vendredi matin, 8h45 à l’aéroport de Port Bouët, en banlieue d’Abidjan. Un chariot élévateur extrait d’un avion-cargo une caisse en bois de plus de trois mètres de long. À l’intérieur, un tambour de 430 kilos taillé dans le bois d’iroko. Il n’avait pas touché le sol ivoirien depuis 110 ans.
Le Djidji Ayôkwé, « tambour parleur » du peuple atchan, vient de quitter les collections du musée du Quai Branly, à Paris, pour regagner la Côte d’Ivoire. Derrière les danses traditionnelles qui ont accueilli la caisse sur le tarmac, derrière les discours officiels et les remerciements diplomatiques, une question reste ouverte : pourquoi a-t-il fallu plus d’un siècle pour rendre un objet sacré confisqué par la force ?
Confisqué en 1916 pour briser la résistance
Le Djidji Ayôkwé n’est pas un simple instrument de musique. Ce tambour à fente de 3,30 mètres servait de système de communication aux Ébrié, peuple qui a donné son nom à la lagune d’Abidjan. Avant et pendant la colonisation, il transmettait des messages rituels sur plusieurs kilomètres : annonces de décès, célébrations, mais aussi alertes en cas de danger, selon l’UNESCO. Pour les autorités coloniales françaises, c’était un outil stratégique de résistance qu’il fallait neutraliser.
En 1916, après qu’un village eut refusé de fournir des travailleurs forcés pour la construction d’une route, des soldats français ont saisi le tambour lors d’une expédition punitive à Adjamé. L’objet a été expédié en France en 1929. Il a ensuite circulé entre plusieurs institutions, du Musée de l’Homme jusqu’au Quai Branly, où il était exposé depuis 2006.
« C’est la pièce manquante du puzzle qui revient aujourd’hui. Recevoir cet instrument sacré est un soulagement, mais aussi une reconnexion avec nos ancêtres », a déclaré Aboussou Guy Mobio, chef de la communauté d’Adjamé-Bingerville, rapporte le Guardian.
Quatre ans de négociations pour un seul objet
Le retour du Djidji Ayôkwé ne s’est pas fait d’un claquement de doigts. Emmanuel Macron avait promis la restitution en 2021. Mais entre la promesse présidentielle et l’atterrissage du tambour à Abidjan, quatre années de discussions diplomatiques et de procédures parlementaires se sont écoulées. En droit français, un objet entré dans les collections publiques est inaliénable : il faut un vote du Parlement pour l’en sortir.
Ce verrou juridique explique la lenteur du processus. Pour chaque restitution, une loi spécifique doit être adoptée. Le même mécanisme avait bloqué pendant des années le retour de 26 trésors royaux du Dahomey (actuel Bénin), finalement restitués en novembre 2021 après le vote d’une loi dédiée en décembre 2020. Le sabre d’El Hadj Omar Tall, rendu au Sénégal en 2019, avait lui aussi nécessité un montage juridique sur mesure, sous la forme d’un prêt de longue durée pour contourner l’inaliénabilité.
« Je ressens une émotion profonde. Nous vivons un moment de justice et de mémoire », a déclaré Françoise Remarck, ministre ivoirienne de la Culture et de la Francophonie, lors de la cérémonie de vendredi. Puis, s’adressant directement au tambour : « Djidji Ayôkwé, ton retour est un message pour notre jeunesse qui a choisi de se réapproprier son histoire. »
70 000 objets africains au Quai Branly, une poignée de retours
Le Djidji Ayôkwé est un symbole, mais les chiffres donnent le vertige. Le rapport Sarr-Savoy, commandé par Macron et publié en novembre 2018, avait estimé que les musées publics français détenaient environ 90 000 objets d’art d’Afrique subsaharienne. Le Quai Branly en concentre à lui seul près de 70 000. L’historienne Bénédicte Savoy et l’économiste sénégalais Felwine Sarr recommandaient alors des restitutions massives et rapides.
Sept ans plus tard, le bilan reste maigre. Côté français, on compte les retours sur les doigts de deux mains : les 26 trésors d’Abomey au Bénin, le sabre au Sénégal, quelques pièces à Madagascar, et maintenant le tambour ivoirien. L’Allemagne, dans le même temps, a restitué plus d’un millier de bronzes du Bénin au Nigeria. Le Smithsonian et le Horniman Museum, à Londres, ont fait de même. La comparaison n’est pas flatteuse pour Paris.
Pourquoi si peu ? Le rapport Sarr-Savoy avait soulevé une tempête dans le monde muséal français. Ses conclusions, jugées radicales par certains conservateurs, se sont heurtées à une résistance institutionnelle et au carcan de l’inaliénabilité des collections publiques. Le projet de loi-cadre sur les restitutions, évoqué plusieurs fois depuis 2019, n’a jamais vu le jour. Chaque objet continue de nécessiter sa propre loi, un processus qui prend des années.
Huit autres pièces dans le viseur
L’UNESCO a accompagné le retour du Djidji Ayôkwé en versant 100 000 dollars à son bureau d’Abidjan, destinés à financer la recherche et la formation au Musée des Civilisations de Côte d’Ivoire. C’est là que le tambour sera exposé de façon permanente, probablement à partir d’avril, dans le quartier du Plateau.
Sylvie Memel Kassi, ancienne directrice du musée et fondatrice de la Fondation TAPA pour les arts et la culture, a indiqué au Guardian que huit autres objets ivoiriens sont actuellement à l’étude entre les autorités des deux pays. Le processus, selon elle, est en marche, mais aucun calendrier n’a été avancé.
Le précédent béninois offre une raison d’y croire. Depuis le retour des trésors d’Abomey, le nouveau musée de Cotonou qui les accueille a attiré plus de 200 000 visiteurs en un an, devenant un pôle culturel majeur en Afrique de l’Ouest. La preuve que ces objets, loin de dormir dans des réserves, retrouvent une vie et un public quand ils rentrent chez eux.
À Paris, le débat sur les restitutions reste enlisé. Le Quai Branly conserve des dizaines de milliers de pièces dont beaucoup n’ont jamais été exposées, faute de place. La Côte d’Ivoire a récupéré un tambour. Le Bénin, 26 statues. Rapporté aux 90 000 objets inventoriés par Sarr et Savoy, le compteur affiche 0,03 %. La prochaine loi de restitution, elle, n’est même pas à l’ordre du jour de l’Assemblée.