Mardi à Milan Cortina, la championne ukrainienne de para biathlon Oleksandra Kononova se prépare à monter sur le podium. Un officiel du Comité international paralympique (CIP) l’interpelle : ses boucles d’oreilles aux couleurs de l’Ukraine, portant l’inscription « Stop War », doivent être retirées avant la cérémonie. L’athlète s’exécute sans protester. L’incident, révélé par le comité paralympique ukrainien, illustre les tensions géopolitiques qui traversent ces Jeux d’hiver 2026.

Des drapeaux bleu et jaune arrachés dans le village

Le Comité paralympique national d’Ukraine a publié mardi un communiqué accusant le CIP et le comité d’organisation de Milan Cortina d’exercer des « pressions systémiques et sans précédent » sur sa délégation. Quatre incidents y sont détaillés. Au-delà des boucles d’oreilles de Kononova, le drapeau ukrainien a été retiré de l’intérieur du village paralympique, au motif qu’il se trouvait dans un espace commun. La famille du skieur de fond Taras Rad s’est vu confisquer un drapeau portant une inscription que « les agents de sécurité n’ont pas pu vérifier », selon la réponse du comité d’organisation rapportée par le Guardian. Les réunions tactiques de l’équipe ukrainienne auraient aussi été « régulièrement perturbées » par des membres du CIP et du comité organisateur.

« En trente années consécutives de participation aux Paralympiques d’été et d’hiver, notre équipe n’a jamais subi de telles manifestations ouvertement négatives », a déclaré le comité ukrainien. L’organisation va plus loin : « Il se dégage l’impression d’un partenariat incompréhensible et très particulier du CIP avec les comités paralympiques de Russie et de Biélorussie. »

Le CIP a répondu que les boucles d’oreilles enfreignaient le règlement sur les démonstrations. « Un membre du personnel a parlé avec l’athlète et lui a demandé de les retirer. L’athlète a accepté. Pour nous, l’affaire est close », a indiqué un porte-parole au Guardian. Le comité d’organisation a de son côté expliqué rester « engagé à fournir un environnement respectueux et accueillant pour toutes les parties prenantes ».

Moscou retrouve son hymne, dix ans après Sotchi

Pendant que Kiev dénonce ces restrictions, Moscou savoure un retour symbolique. Pour la première fois depuis les Jeux de Sotchi en 2014, le drapeau russe a été hissé et l’hymne national diffusé lors d’une cérémonie paralympique, après la médaille d’or de Varvara Voronchikhina en super-G debout, rapporte le Guardian. Pendant huit ans, entre le scandale de dopage institutionnel révélé en 2015 et l’exclusion liée à l’invasion de l’Ukraine en 2022, les athlètes russes avaient concouru sous bannière neutre, quand ils étaient autorisés à participer.

Ce retour s’est fait par une porte étroite. Six athlètes russes et biélorusses ont reçu des invitations « bipartites » du CIP pour participer aux Jeux de Milan Cortina. Sur le terrain, la confrontation directe a eu lieu : mercredi, en ski de fond, la Russe Anastasia Bagiian a remporté l’or du 10 km classique déficience visuelle. L’Ukrainienne Romana Lobasheva terminait neuvième de la même course.

Pour mesurer le poids de ce face-à-face, il faut rappeler le contexte. La guerre entre Moscou et Kiev dure depuis plus de quatre ans. Le bilan humain ne cesse de s’alourdir. La coexistence sur les mêmes pistes relève de l’exercice d’équilibriste. Le boxeur ukrainien Oleksandr Usyk, champion poids lourds, a réagi depuis son camp d’entraînement : « Une absurdité totale », selon ses propos rapportés par le Guardian.

85 millions de personnes handicapées et un programme d’État

Pendant que le bras de fer diplomatique occupe les coulisses, c’est la Chine qui domine le classement. Avec 13 médailles d’or et 35 podiums au total au septième jour, Pékin devance les États-Unis (10 en or) et l’Italie (6 en or), d’après les résultats officiels du CIP.

Cette suprématie remonte aux Jeux de Pékin 2022, quand la Chine a décidé d’investir massivement dans le parasport pour briller à domicile. « Ils ont mis les mêmes moyens sur leur relève que dans leur organisation de Jeux où ils étaient sans limites, et ont recruté des coachs en Europe », explique Marie Bochet, cheffe de mission de la délégation française, à Franceinfo. Stefan Sazio, ancien entraîneur de l’équipe de France de paraski et désormais coach en chef du programme chinois, confirme : « Ce sont de gros travailleurs qui ne s’arrêtent jamais. Parfois, je dois même dire stop. »

Le réservoir démographique joue un rôle déterminant. La Chine compte environ 85 millions de personnes en situation de handicap, selon les chiffres de l’organisation Disability:IN, soit davantage que l’ensemble de la population française. « Avec un tel vivier, vous avez la capacité d’emmener de grandes délégations dans toutes les disciplines », souligne Marie-Amélie Le Fur, présidente du Comité paralympique et sportif français, à Franceinfo.

Les installations héritées de 2022 restent en activité. Le site de Yanqing, qui accueillait le ski alpin paralympique il y a quatre ans, est devenu le centre national d’entraînement permanent. « Nous logeons dans l’ancien village des athlètes, transformé en hôtel. C’est fabuleux de s’entraîner en conditions de course au quotidien », décrit Sazio.

Le sport, vitrine des fractures du monde

L’approche chinoise révèle une philosophie de la performance au service de l’image nationale. « La Chine utilise depuis longtemps les compétitions sportives à des fins géopolitiques, avec une vraie volonté de marquer la puissance de son pays à travers les résultats sportifs », analyse Jean Minier, directeur des sports du Comité paralympique français, à Franceinfo. « Ils préfèrent une ou deux médailles d’or que huit en argent et bronze. C’est l’aura de la nation », confirme Sazio.

Les Paralympiques de Milan Cortina concentrent ainsi trois lignes de fracture. Celle entre Moscou et Kiev, qui se prolonge sur les pistes au mépris du cadre sportif. Celle entre les grandes puissances et le reste du monde, avec des budgets qui creusent les écarts de compétitivité. Et celle entre l’idéal paralympique, fondé sur l’inclusion et le dépassement de soi, et la récupération politique qui en est faite à tous les étages.

L’Ukraine a remporté 10 médailles lors de ces Jeux, dont trois en or. L’un de ses para biathlètes, Maksym Murashkovskyi, médaillé d’argent en déficience visuelle, a révélé un détail inattendu : il utilise un agent conversationnel d’intelligence artificielle comme assistant d’entraînement. « Révolutionnaire », a commenté son entourage.

Les compétitions se poursuivent jusqu’au 15 mars. L’Ukraine n’a pas annoncé de menace de boycott, mais les tensions pourraient ressurgir lors des prochains Jeux d’été de Los Angeles en 2028, où la question de la participation russe reste ouverte.