Une fillette de neuf ans qui réclame un sérum à la vitamine C pour son anniversaire. La scène ne surprend plus personne dans les rayons des parfumeries. Ce que les parents ignorent, c’est ce que ces flacons font à une peau qui n’a pas fini de se construire.

Le phénomène a même un surnom, né sur les réseaux : les « Sephora kids ». Des enfants de huit, neuf ou dix ans qui filment leur routine beauté, alignent les sérums et les crèmes anti-âge, et reproduisent geste pour geste les influenceuses qu’elles suivent. Derrière l’engouement, les dermatologues voient passer des brûlures, des eczémas et une angoisse de vieillir qui frappe désormais des écolières.

Six produits par jour sur le visage d’une enfant

Le chiffre vient d’une analyse publiée le 9 juin 2025 dans Pediatrics, la revue de l’Académie américaine de pédiatrie. Des chercheurs de l’université Northwestern, parmi lesquels Molly Hales et Tara Lagu, ont créé de faux comptes TikTok se présentant comme appartenant à des adolescentes de treize ans. Puis ils ont décortiqué les cent vidéos que l’algorithme leur servait en priorité.

Le résultat dresse le portrait d’une routine moyenne à six produits, pour une facture moyenne de 168 dollars. Soit près de 150 euros de cosmétiques étalés quotidiennement sur un visage d’enfant. Dans le quart le plus regardé de ces vidéos, les chercheurs ont compté en moyenne onze ingrédients actifs susceptibles d’irriter la peau, avec un record à vingt et un pour une seule routine.

Ces principes actifs ne sont pas anodins. Rétinol, acide glycolique, acides exfoliants : ce sont les molécules vedettes des soins anti-âge, conçues pour des peaux adultes et matures. Appliquées sur une peau de fillette, plus fine et plus perméable, elles provoquent rougeurs, sensations de brûlure et réactions allergiques.

La protection solaire, grande oubliée

L’étude pointe un paradoxe que les parents feraient bien de retenir. Alors que ces enfants superposent les actifs agressifs, à peine une vidéo sur quatre, 26 % exactement, mentionne une crème solaire. Or plusieurs de ces ingrédients rendent la peau plus sensible au soleil, ce qui multiplie le risque de dommages.

Pire, près de 76 % des vidéos les plus vues mettaient en avant des produits contenant des allergènes connus, à commencer par le parfum de synthèse. La moitié des produits recensés en contenait. Un cocktail quotidien dont personne ne connaît les effets à long terme, puisque ces routines n’existaient tout simplement pas il y a cinq ans.

Interrogée par les médias américains, la dermatologue Brooke Jeffy, membre de l’Académie américaine de dermatologie, résume le contresens : ces crèmes censées préserver la jeunesse pourraient au contraire abîmer durablement la barrière cutanée, voire laisser des cicatrices. Sur la franceinfo, des spécialistes français tiennent le même discours, rappelant qu’une peau d’adolescente est encore en plein développement.

Des perturbateurs qui passent la barrière

Les rougeurs ne sont pas le seul souci. La composition même de certains produits inquiète les praticiens. Plusieurs cosmétiques contiennent des substances classées comme perturbateurs endocriniens, capables d’interférer avec le système hormonal. Des composés comme le dibutyl phtalate ou le toluène traversent plus facilement une peau d’enfant, fine et perméable.

Les médecins redoutent un effet sur la croissance, le développement neurologique ou la fertilité. Rien n’est démontré avec certitude, et les autorités sanitaires restent prudentes. Mais l’accumulation de produits dès le plus jeune âge crée une exposition que la recherche n’a pas encore eu le temps de mesurer. Le site Futura-Sciences a relayé une alerte de praticiens demandant aux parents de regarder de plus près ce que leurs enfants s’appliquent chaque matin.

Le coût pèse aussi. Une routine à 150 euros par mois représente un budget que peu de familles imaginaient consacrer à la peau d’une enfant de primaire. Les marques l’ont compris et déclinent désormais packagings colorés, textures gourmandes et parfums sucrés, des codes qui parlent directement aux plus jeunes plutôt qu’à leurs mères.

Le mot a fini par s’imposer pour décrire cette dérive : la « cosmeticorexia », un attachement excessif aux soins et à l’apparence qui touche des préadolescentes, parfois dès huit ans. Le Journal of Drugs in Dermatology a consacré une publication entière à la sécurité dermatologique des cosmétiques vendus aux enfants, signe que le sujet a quitté le terrain de la mode pour celui de la santé publique.

Les régulateurs entrent dans la danse

Aux États-Unis, l’affaire est devenue politique. Le procureur du Connecticut, William Tong, avait ouvert une enquête en novembre 2024 sur la manière dont les soins anti-âge étaient vendus aux mineurs. En avril 2026, l’enquête a débouché sur un accord : Sephora s’est engagé à afficher clairement des avertissements sur les pages de son site où ces produits sont proposés.

Tous les territoires ne suivent pas le même chemin. En Californie, une proposition de loi qui voulait carrément interdire la vente de soins anti-âge aux moins de dix-huit ans a été rejetée, comme l’a rapporté CBS News, faute de majorité. Le débat reste donc ouvert sur la frontière entre liberté de commerce et protection des enfants.

Le vrai sujet n’est pas la crème

Derrière les flacons, beaucoup de spécialistes pointent une bascule plus profonde. La peur de vieillir, longtemps réservée aux adultes, s’est invitée dans les chambres d’enfants. Des fillettes de dix ans cherchent déjà à effacer des rides qu’elles n’ont pas, parce qu’un fil d’actualité leur répète que la jeunesse se travaille et s’achète.

Les dermatologues le martèlent : à cet âge, une peau saine n’a besoin que d’un nettoyant doux, d’un hydratant simple et d’une protection solaire. Le reste relève du marketing, pas du soin. Reste à convaincre des enfants biberonnés aux vidéos beauté que la routine la plus efficace est aussi la plus courte. La prochaine étape se jouera peut-être en Europe, où plusieurs voix réclament un encadrement des cosmétiques ciblant les plus jeunes.