Quatre milligrammes de noix de cajou. C’est la dose que Séraphine, huit mois, a avalée mercredi 6 mai à l’hôpital Femme-Mère-Enfant de Bron, dix jours après la crise allergique qui l’avait envoyée aux urgences. Le même aliment qui avait failli l’étouffer, sa mère vient de lui en donner une miette, sous surveillance médicale.
Quatre milligrammes et une heure d’observation
Le scénario tient sur quelques minutes. Emeline, la mère, regarde sa fille croquer la dose préparée par l’équipe du docteur Camille Braun. Soixante minutes d’observation, aucune réaction, retour à la maison avec un protocole précis. Demain la dose grimpe, après-demain encore, et au bout de plusieurs mois Séraphine avalera l’équivalent d’une noix de cajou et demie par jour. Pas une cure : une routine quotidienne, comme un médicament.
Camille Braun, allergologue pédiatrique aux Hospices civils de Lyon et maître de conférence universitaire, parle d’« alicament ». L’aliment qu’on isolait jusque-là devient une prise calibrée au milligramme. Au terme d’un an de protocole, l’allergie a souvent disparu, ou s’est tellement atténuée qu’une trace dans un gâteau d’anniversaire ne provoque plus rien.
Trente ans de consigne inversée
Le protocole rompt avec la doctrine qui s’imposait encore au début des années 2010 chez les pédiatres français. Le credo de l’époque : retarder l’introduction des aliments à risque, surtout les fruits à coque, jusqu’à un, deux, parfois trois ans. Logique apparente : moins l’enfant rencontre l’allergène, moins il réagit. Plusieurs études internationales ont démoli cette idée. Plus on retarde, plus le système immunitaire reste vierge et susceptible de basculer dans la réaction violente. L’introduction précoce, entre quatre et six mois, est devenue la nouvelle norme française.
L’équipe de Bron pousse la démarche jusqu’au bout. Quand l’allergie est déjà déclarée, on ne fuit pas l’aliment, on le ramène. Vite. À dose homéopathique. « Il faut combattre le mal par le mal, et ce le plus tôt possible », résume Camille Braun au micro de France Info. Le principe scientifique s’appelle immunothérapie orale, et il habitue progressivement le système immunitaire à tolérer ce qu’il rejetait.
De 2 à 8 % en vingt ans
L’urgence n’a rien de théorique. Selon les données du Réseau d’allergo-vigilance, 6 à 8 % des enfants français de moins de quinze ans souffrent aujourd’hui d’une allergie alimentaire. La proportion était de 2 % en 2002. Trois fois plus en deux décennies, sans signe de plafond. Le réseau, qui agrège chaque année des centaines de cas d’anaphylaxies sévères remontés par les hôpitaux, identifie les cinq grands coupables : lait de vache, œuf, arachide, fruits à coque, kiwi. Dix à vingt pour cent des anaphylaxies pédiatriques surviennent à l’école, selon les mêmes données.
Les explications scientifiques se bousculent sans qu’aucune n’écrase les autres. Trop d’aliments transformés, trop d’antibiotiques en bas âge, hygiène excessive qui prive le système immunitaire d’apprentissage, microbiote intestinal appauvri : l’INRAE a publié plusieurs travaux qui pointent une combinaison de causes plutôt qu’un coupable unique. Une certitude tient : la courbe ne baisse pas, et chaque génération arrive avec plus d’allergiques que la précédente.
97 réussites sur 100 patients
Le service du docteur Braun a démarré le protocole en avril 2025. Un an plus tard, près de quarante bébés y sont passés. Les chiffres, l’allergologue les livre sans détour à Lyon Capitale : « Sur cent enfants, sur lesquels une désensibilisation a été réalisée, seuls trois ont eu une réaction allergique. Tous les trois avaient une très forte allergie. » Les anticorps IgE de ces patients dépassaient le seuil de 70, indicateur d’une sensibilisation extrême.
Pour les quatre-vingt-dix-sept autres, le résultat se mesure par une prise de sang après ingestion contrôlée. Si aucun anticorps spécifique ne réagit et que l’enfant tolère la dose, l’allergie est considérée comme éteinte. Une trentaine d’enfants ont déjà bouclé le programme, tous avec un verdict positif jusqu’ici.
L’immunothérapie orale n’est pas née à Lyon. Le Canada, les États-Unis et la Suisse la pratiquent depuis dix ans, surtout chez les enfants plus grands, avec des taux de succès qui oscillent entre 60 et 80 % selon les protocoles. La fameuse étude britannique LEAP, publiée en 2015 dans le New England Journal of Medicine, avait déjà démontré qu’une exposition précoce à l’arachide chez les bébés à risque divisait par cinq la prévalence de l’allergie. Lyon applique cette logique d’exposition précoce au cas particulier où la crise a déjà eu lieu, ce que peu d’équipes osaient.
Brest, Annecy et Grenoble adoptent le protocole
L’expérience ne reste plus confinée au Rhône. Les CHU de Saint-Étienne, Clermont-Ferrand et Grenoble ont rejoint le programme, ainsi que le centre hospitalier d’Annecy. Le CHU de Brest, à huit cents kilomètres de Lyon, vient à son tour de l’intégrer, séduit par les résultats publiés. La diffusion s’accélère parce que les freins sont rares : pas d’incident grave côté Bron, un suivi simple, et surtout un soulagement énorme pour des familles qui décortiquaient chaque étiquette de gâteau industriel.
Pour Emeline, la mère de Séraphine, le calcul est élémentaire. « Je préfère le faire maintenant plutôt que ça soit compliqué pour elle, pour nous toute sa vie », a-t-elle expliqué à Lyon Capitale. Pas envie que sa fille apprenne à douze ans à toujours emporter un stylo d’adrénaline avant chaque sortie scolaire.
300 milligrammes par jour, et la peur recule
Le palier final du protocole se situe à 300 milligrammes d’allergène par jour, soit cette fameuse noix de cajou et demie. Le bébé l’avale chez lui, sous le contrôle espacé de l’équipe pédiatrique. Le but n’est pas de transformer la cajou en aliment incontournable du goûter. C’est de neutraliser le risque vital quand un voisin tend un cookie ou qu’une émission contient des traces non listées sur l’emballage.
Le risque persistant reste le choc anaphylactique. Toute structure qui pratique l’immunothérapie orale doit disposer d’une équipe formée à la réanimation pédiatrique, d’un kit d’adrénaline préparé et d’une chambre d’observation. À Bron, chaque première prise et chaque palier d’augmentation se font à l’hôpital. Aucun parent n’augmente seul la dose à la maison sans validation médicale préalable.
Une évaluation multicentrique des résultats français est attendue d’ici fin 2026, alimentée par les données conjointes des CHU lyonnais, stéphanois, grenoblois et brestois. Si les chiffres confirment le score actuel, la Société française d’allergologie pourrait basculer le protocole en recommandation nationale. Pour Séraphine, la prochaine étape tient en une cuillère doseuse posée sur le plan de travail tous les matins.