Une tête humaine vieille de trois mille ans, posée sur une table de vente, avec une estimation, un numéro de lot et un marteau qui finira par tomber. Au Royaume-Uni, la scène n’a rien d’illégal. Et personne, dans la salle, n’est obligé de demander à qui appartenait ce visage.
Cette semaine, une maison de ventes britannique s’est retrouvée une nouvelle fois sous le feu des critiques après avoir mis aux enchères une tête de momie datée de trois mille ans, rapporte la BBC. Des universitaires ont dénoncé le procédé. Le problème, c’est qu’ils n’ont presque aucune loi à lui opposer.
Une protection qui s’arrête à cent ans
Le texte censé encadrer ce marché, le Human Tissue Act de 2004, ne couvre que les restes humains de moins d’un siècle, et seulement dans certains cas précis comme l’exposition au public, qui réclame alors une licence officielle. Passé le siècle, plus rien. Une momie égyptienne, un crâne ancien ou une mâchoire venue de l’Antiquité passent à travers les mailles du dispositif.
Ces objets changent donc de main comme un vase ou un tableau. Aucune vérification de l’origine, aucune preuve de l’âge réel, aucune trace d’un quelconque consentement, aucune question sur ce que l’acheteur compte en faire. Le vendeur n’a même pas à prouver qu’il en est légitimement propriétaire, puisque la notion de propriété sur des restes humains n’existe quasiment pas dans le droit britannique.
Un soldat, une cloche de verre, un tiroir
Pour mesurer la banalité de la chose, il suffit de remonter à un cas de 2023. Cette année-là, la maison Swan Fine Art, dans l’Oxfordshire, met en vente une tête momifiée de deux mille huit cents ans. Un soldat britannique l’avait rapportée d’Égypte pendant la Première Guerre mondiale. La datation au carbone 14 la situe entre 750 et 800 avant notre ère, en pleine Troisième Période intermédiaire.
Le militaire l’avait d’abord exposée chez lui, sous une cloche de verre. Puis il l’a rangée dans un tiroir, car la relique mettait ses invités mal à l’aise. Un siècle plus tard, son descendant la sort du placard et la confie aux enchères, de façon anonyme, avec une estimation pouvant grimper jusqu’à 20 000 livres. « Ce n’est pas du goût de tout le monde », glisse le vendeur. Le spécialiste de la maison, Matthew Hull, insiste de son côté sur la rareté de la pièce et son état de conservation exceptionnel. À aucun moment la légalité de l’opération n’est mise en cause.
Des têtes réduites retirées en catastrophe
Le commerce ne se limite pas aux pharaons. En octobre 2025, cette même maison Swan a dû retirer en urgence plus de deux douzaines de lots de restes humains, parmi lesquels des têtes réduites et des crânes présentés comme ceux d’ancêtres. Le tollé venait du Royaume-Uni, mais aussi d’Inde. Derrière ces lots se cache souvent l’histoire coloniale : des restes prélevés sur des peuples autochtones, exhibés à l’époque comme des trophées, puis revendus aujourd’hui comme des curiosités.
Plus de 200 ventes bloquées en cinq ans
Face à ce marché, une organisation scientifique mène la bataille depuis des années. La BABAO, l’association britannique d’anthropologie biologique et d’ostéoarchéologie, affirme avoir fait annuler ou suspendre plus de deux cents ventes en cinq ans, dans des salles d’enchères, des boutiques et sur des sites en ligne. Sa position est sans détour : transformer en marchandise les restes d’êtres humains est moralement inacceptable, quel que soit leur âge.
L’organisme avance un argument que les amateurs d’antiquités préfèrent éviter. Tant qu’un crâne ancien se revend, il existe une incitation à piller des sépultures et des sites archéologiques pour nourrir la demande. Le marché légal entretient, en bout de chaîne, un marché qui l’est nettement moins.
Westminster s’empare enfin du dossier
La pression commence à produire des effets politiques. En février 2026, les députés britanniques ont examiné une proposition de loi visant à interdire purement et simplement la vente, l’achat et la publicité de restes humains. Le texte prolonge un rapport parlementaire de 2025 qui jugeait que ni les musées ni les maisons de ventes ne devraient détenir ce type de pièces, et qui réclamait l’arrêt de l’exposition des momies égyptiennes dans les institutions du pays.
Le spectre des antiquités pillées
Ce débat s’inscrit dans une remise en cause plus large de la provenance des collections. En 2019, Christie’s avait vendu pour 4,7 millions de livres une tête en quartzite du dieu Amon aux traits de Toutânkhamon, malgré les protestations de l’Égypte, qui affirmait que la pièce avait été dérobée à Karnak dans les années 1970. L’ambassadeur égyptien Tarek Adel avait accusé la maison d’avoir relégué au second plan toute considération morale. Plus récemment, l’université de Cambridge a transféré au Nigeria la propriété de 116 objets pillés au royaume du Bénin. Les restes humains forment la frontière la plus sensible de cette grande révision.
Et la France, dans tout ça ?
De l’autre côté de la Manche, la réponse est tranchée. Le droit français range le corps humain hors du commerce : on ne vend pas des restes humains, point. La France est même allée plus loin. En 2010, une loi a autorisé la restitution à la Nouvelle-Zélande d’une vingtaine de têtes maories tatouées et momifiées conservées dans ses musées, après que la ville de Rouen eut tenté de rendre la sienne et s’en soit d’abord vu empêchée par l’État. Ce qui constitue un lot ordinaire dans une salle anglaise serait donc illégal à Paris.
La proposition de loi britannique doit encore franchir les étapes du Parlement, et les marchands préviennent qu’une interdiction totale risque surtout de pousser ces ventes vers des circuits clandestins, déjà florissants sur Internet et bien plus durs à surveiller qu’une salle des ventes. D’ici là, un visage vieux de trois mille ans pourra toujours partir au plus offrant quelque part en Angleterre. Le seul rempart, pour l’instant, reste l’indignation qu’il provoque.