Sa voix éraillée a fait chavirer trois générations de karaokés. Bonnie Tyler s’est éteinte le 8 juillet à 75 ans, dans un hôpital du sud du Portugal, après des semaines d’un combat que ses proches espéraient encore gagner. L’annonce est tombée jeudi matin sur ses comptes officiels.

Un mois de coma avant l’hôpital de Faro

Rien n’était écrit. En juin, la chanteuse galloise sortait tout juste d’un coma artificiel d’un mois, provoqué par une opération d’urgence après une perforation de l’intestin. Sa famille la décrivait alors comme « très affaiblie », toujours en soins intensifs, et tous ses concerts programmés jusqu’en août avaient été annulés ou repoussés. « Bonnie nous a quittés cette nuit, à l’hôpital, des suites de la maladie qu’elle soignait », a écrit son entourage dans un communiqué relayé par NBC News. Installée de longue date à Faro, sur la côte sud du Portugal, avec Robert Sullivan, son mari depuis 1973, elle y a passé ses derniers jours.

La voix née d’un cri de rage

Ce timbre râpeux qui la rendait reconnaissable en trois notes, elle ne l’avait pas au départ. Adolescente, elle chantait déjà dans les pubs du sud du pays de Galles sous un autre nom de scène avant de devenir Bonnie Tyler au milieu des années 1970. Au printemps 1977, une opération lui retire des nodules sur les cordes vocales. Consigne du médecin : six semaines sans parler. Un jour, excédée par le silence forcé, elle hurle un bon coup. Résultat, une voix cassée pour toujours. Ce qui aurait pu briser une carrière l’a fabriquée. La presse la surnommera « le Rod Stewart au féminin », et cette éraflure deviendra sa signature, aussi identifiable qu’un visage.

1983, l’année qui fait tout basculer

Née Gaynor Hopkins, fille d’un mineur de charbon, élevée dans un logement social aux toilettes au fond du jardin près de Swansea, elle avait déjà goûté au succès avec « It’s a Heartache » en 1977, numéro quatre au Royaume-Uni et numéro trois aux États-Unis. Ce titre, repris depuis par quantité d’interprètes, compte lui aussi parmi les plus gros vendeurs de l’histoire du disque. Mais sa vie bascule le jour où elle décroche le producteur américain Jim Steinman, son premier choix, celui dont elle rêvait pour se relancer. Elle prend l’avion pour New York, lui chante un morceau dans son appartement, et il accepte. Ce morceau, c’est « Total Eclipse of the Heart ». Curiosité que peu de gens connaissent : Steinman l’avait d’abord écrit pour une comédie musicale de vampires jamais montée, une histoire d’amour entre créatures de la nuit.

Enregistrée avec des musiciens du E Street Band de Bruce Springsteen, la ballade grimpe en tête des classements américain et britannique la même année, s’écoule à plus de treize millions d’exemplaires et rejoint le club fermé des singles les plus vendus de tous les temps. L’album qui la porte, « Faster Than the Speed of Night », entre directement à la première place des ventes britanniques, une première pour une chanteuse du pays. Quatre décennies plus tard, la chanson a dépassé le milliard d’écoutes en streaming, gonflée à chaque éclipse solaire, en 2017 comme en 2024. « Je ne me lasse jamais de la chanter », confiait Bonnie Tyler à la BBC. « Tout le monde meurt d’envie de la reprendre. »

Le tube que la France a fait sien

Les Français, eux, gardent un autre refrain en mémoire. Fin 2003, Bonnie Tyler enregistre « Si demain… (Turn Around) », une adaptation à moitié en français de son grand succès, en duo avec la jeune Kareen Antonn. Personne n’attend le raz-de-marée qui suit. Le single passe dix semaines en tête du classement français, décroche un disque de platine avec plus de 500 000 exemplaires vendus et termine deuxième meilleure vente de l’année 2004. D’après le Top 50, c’est le seul duo féminin à s’être hissé au sommet depuis la création du classement. Du jour au lendemain, une génération qui n’avait pas connu les années 1980 découvrait sa voix. Pour la Galloise, ce carton refermait une parenthèse de dix-huit ans sans tube majeur dans l’Hexagone.

De Footloose à l’Eurovision, une carrière en dents de scie

Entre-temps, sa voix aura infusé toute la culture populaire. « Holding Out for a Hero », signé lui aussi par Steinman, explose grâce à la bande originale de « Footloose » en 1984, avant de resservir dans « Shrek 2 », dans les stades et dans des dizaines de publicités. En 2013, à 61 ans, elle représente le Royaume-Uni à l’Eurovision avec « Believe in Me ». La soirée tourne court : dix-neuvième place, un revers qu’elle balaiera d’un haussement d’épaules. Trois nominations aux Grammy Awards, une décoration de l’ordre de l’Empire britannique, des albums encore en 2019 et 2021, des tournées menées jusqu’à ses soixante-dix ans : depuis ses vrais débuts en 1969, elle n’aura jamais rangé le micro bien longtemps.

Son représentant, Judd Lander, a résumé le sentiment de beaucoup : « Bonnie était unique, un cas à part, un humour formidable, une voix magnifique et une présence de scène rare. Le monde vient de perdre un sacré talent. » Dès jeudi, les hommages ont afflué du milieu de la musique comme de son pays de Galles natal, où l’on pleure la fille d’un mineur devenue star planétaire. Le 12 août, une éclipse solaire totale balaiera le nord de l’Espagne, à quelques centaines de kilomètres de son Portugal d’adoption. Comme à chaque fois que la Lune vient manger le Soleil, des millions de gens rechercheront la même chanson. Celle-là, au moins, ne s’éteindra pas avec elle.