Moins de 10 % de mouton. Voilà ce qu’a révélé l’analyse ADN d’une viande vendue comme « 70 % agneau » par l’un des plus gros fabricants de kebabs du Royaume-Uni. À la place : de la chèvre, du gras de bœuf, de la peau, et jusqu’à des pilons de poulet, écoulés pendant des années dans des centaines de points de vente à emporter.

De la chèvre à la place de l’agneau

L’affaire vient du pays de Galles, à Swansea, où les inspecteurs des normes commerciales avaient commencé à prélever au hasard de la viande à kebab dans les snacks de la ville en 2020 et 2021. Les résultats de laboratoire ne collaient pas avec les étiquettes. En remontant la piste jusqu’au fournisseur, ils tombent sur Kismet Kebabs, une usine capable de produire plus de 100 tonnes de broches par semaine.

Lors de la perquisition, aucune trace de livraison d’agneau. À la place, des palettes de chèvre, des cartons de gras, des cartons de peau, des chutes de mouton. En épluchant les fiches de recette suivies par les ouvriers, les enquêteurs constatent que certaines préparations censées être « pur agneau » ne contenaient en réalité que de la chèvre, du gras de bœuf et des pilons de poulet. La chèvre et le mouton se mangent sans danger, mais la loi impose de les afficher. Ici, tout repartait sous le nom d’agneau, plus cher et plus vendeur. Une enquête de la BBC chiffre le gain de la supercherie à près de 6 millions de livres sur plusieurs années.

Une amende de 500 000 livres

Devant le tribunal, l’entreprise a reconnu les faits. Elle a été condamnée à 500 000 livres d’amende, environ 585 000 euros, plus 259 298 livres de frais de procédure. Le juge Huw Rees a pointé une « malhonnêteté considérable » étalée sur une longue période. Kismet comptait parmi les plus gros préparateurs de broches du pays, livrant des snacks bien loin de sa région galloise. Pendant tout ce temps, la fausse viande d’agneau partait vers des enseignes qui, elles, la revendaient de bonne foi à leurs clients.

Le gendarme alimentaire britannique, lui, tente de rassurer. « Un aliment doit être sûr et étiqueté avec exactitude, où qu’il soit vendu, et nous prenons la fraude et l’étiquetage trompeur très au sérieux », a déclaré Andrew Quinn, responsable de l’unité nationale de lutte contre la criminalité alimentaire à la Food Standards Agency. L’agence assure que ses campagnes de prélèvement sont ciblées et que le niveau général de sécurité alimentaire reste élevé outre-Manche.

Le souvenir des lasagnes au cheval

En France, l’histoire réveille un mauvais souvenir. Début 2013, des plats préparés étiquetés « pur bœuf », des lasagnes surgelées surtout, se révélaient remplis de viande de cheval, parfois à 100 %. La répression des fraudes avait alors reconstitué un circuit européen dans lequel le négociant Spanghero, installé à Castelnaudary, servait d’intermédiaire entre un trader néerlandais et l’usine Comigel.

Le bilan donnait le vertige : autour de 800 tonnes de viande et plus de 4,5 millions de plats écoulés dans une quinzaine de pays européens. Le ressort était le même qu’à Swansea, purement financier, le cheval coûtant moins cher que le bœuf. Deux anciens dirigeants de Spanghero ont depuis été condamnés par la justice française. Douze ans plus tard, le kebab gallois rejoue la même partition, la chèvre tenant cette fois le rôle du cheval.

La France, deuxième pays du kebab

Le sujet n’a rien d’anecdotique pour les Français, deuxièmes consommateurs de kebabs d’Europe derrière l’Allemagne. Selon le cabinet Gira Conseil, le pays écoule autour de 500 millions de sandwichs par an, pour un marché estimé à plus de 3 milliards d’euros et près de 10 400 points de vente. Le calcul revient à plus de dix kebabs avalés chaque seconde, midi et soir confondus.

Il n’y a pas que le portefeuille en jeu. L’espèce réellement servie engage aussi ceux qui, par conviction religieuse ou par choix personnel, écartent certaines viandes. Glisser du poulet ou du bœuf sous une étiquette d’agneau, c’est aussi tromper un client qui a fait un choix précis. Or ce marché reste détenu à plus de 99 % par des indépendants, qui s’approvisionnent le plus souvent en broches industrielles surgelées.

Le client, lui, ne voit presque jamais autre chose que la viande qui tourne derrière la vitre. Distinguer une broche d’agneau d’un mélange à base de dinde, de poulet ou de bœuf relève déjà de l’exploit. Y repérer une espèce non annoncée, encore davantage.

Ce que disent les contrôles français

La question se pose forcément : et chez nous ? Les chiffres de la DGCCRF invitent à la prudence. En 2024, ses agents ont contrôlé 3 263 établissements sur la loyauté et la traçabilité des viandes. Verdict, 53 % présentaient une anomalie, le plus souvent sur l’origine, l’étiquetage ou la traçabilité, ce qui a débouché sur 152 procès-verbaux, 407 injonctions et plus de 1 000 avertissements.

La restauration rapide n’échappe pas à la surveillance. Une enquête de la répression des fraudes publiée en 2025, consacrée à la livraison de repas, a relevé des infractions dans environ un établissement sur cinq, parmi les fast-foods, restaurants classiques et cuisines fantômes passés au crible. Rien qui prouve une fraude à la chèvre dans les kebabs français, mais de quoi rappeler que l’étiquette et l’assiette ne racontent pas toujours la même histoire.

Reste la traçabilité, seul vrai rempart pour le consommateur. Les broches surgelées livrées aux snacks portent en théorie une composition détaillée et un numéro de lot. C’est ce document, et non l’affiche colorée au-dessus du comptoir, que les contrôleurs iront lire lors de la prochaine tournée estivale, quand les files s’allongeront devant les kebabs.