Mardi 14 avril, 9h30, à San Isidro. Sept blouses blanches s’assoient face à trois nouveaux juges. Cinq ans et cinq mois après la mort de Diego Maradona, l’Argentine reprend son procès depuis le début, et personne ne peut dire si elle l’achèvera cette fois.

Sept blouses blanches face à de nouveaux juges

Le tribunal de San Isidro, dans la banlieue nord de Buenos Aires, juge l’équipe médicale qui a accompagné les derniers mois du champion du monde 1986. Sur le banc des accusés : le neurochirurgien Leopoldo Luque, qui était son médecin traitant, la psychiatre Agustina Cosachov, le psychologue Carlos Diaz, la coordinatrice médicale Nancy Forlini, le coordinateur infirmier Mariano Perroni, le clinicien Pedro Pablo Di Spagna et l’infirmier Ricardo Almiron. Une huitième prévenue, l’infirmière Dahiana Madrid, sera jugée séparément par un jury populaire, à une date encore non fixée.

Tous sont poursuivis pour « homicide simple avec dol éventuel », une qualification rare et lourde : elle suppose qu’ils ont accepté l’éventualité que leur patient meure. Le code pénal argentin prévoit pour ce délit entre 8 et 25 ans de prison. Aucun ne s’est jusqu’ici reconnu coupable. « S’il y a une chose qu’on peut écarter, c’est l’idée d’un plan criminel pour tuer Maradona », a déclaré au quotidien argentin Clarin l’avocat de Cosachov.

Une magistrate filmée pour un documentaire

Le procès aurait dû être réglé au printemps 2025. Il avait commencé en mars, après quatre années d’instruction. Mais en mai, deux mois plus tard, tout s’effondre. On découvre qu’une des trois magistrates, Julieta Makintach, a accepté de figurer dans un documentaire en cours de tournage sur l’affaire. Des images d’elle, prises dans les couloirs du palais de justice et dans son bureau, sortent dans la presse argentine. Le code de déontologie est sans ambiguïté : un juge ne peut pas se mettre en scène autour d’un dossier qu’il instruit. Makintach démissionne, puis est destituée par la chambre d’accusation. La procédure entière, jugée souillée, est annulée.

Conséquence directe : les près de 100 témoins déjà entendus, parmi lesquels les enfants de Maradona et son ex-épouse Claudia Villafane, doivent revenir redire leur version devant un nouveau collège. Trois nouveaux juges ont été désignés à San Isidro à l’automne pour piloter le second round.

Du bloc opératoire au lit médicalisé de Tigre

Pour mesurer ce que les juges devront trancher, il faut revenir au 3 novembre 2020. Ce jour-là, Diego Armando Maradona, 60 ans, est opéré en urgence d’un hématome cérébral à la clinique Olivos. L’intervention se passe bien. Quelques jours plus tard, il quitte l’hôpital sans passer par un centre de désintoxication, contre l’avis d’une partie de son entourage. Direction une résidence privée louée à Tigre, banlieue nord cossue de Buenos Aires, où une équipe médicale est censée encadrer sa convalescence.

Trois semaines plus tard, le 25 novembre, il est retrouvé sans vie dans son lit. L’autopsie conclut à une insuffisance cardiaque aggravée d’un œdème pulmonaire aigu, sur fond d’organes très abîmés : reins défaillants, foie touché, et quarante ans de dépendance à la cocaïne et à l’alcool. Aucun défibrillateur n’était présent sur place. L’ambulance la plus proche a mis plus d’une demi-heure à arriver, selon le rapport judiciaire transmis au juge d’instruction.

« Théâtre de l’horreur » contre fatalité

Côté accusation, le ministère public ne mâche pas ses mots. La résidence de Tigre est qualifiée de « théâtre de l’horreur » : pas d’équipement adapté, pas de surveillance médicale réelle pendant les nuits, pas de protocole de réanimation. Une commission médicale nommée par le parquet a conclu dès 2021 que l’équipe avait agi de manière « inappropriée, déficiente et téméraire ». Le mot revient dans chaque pièce du dossier : improvisation. La même commission rappelle que la prise en charge à domicile d’un patient présentant ce profil cardiologique relève normalement d’un service hospitalier, pas d’une chambre d’invité aménagée.

Les avocats des accusés répondent par la fatalité. Pour eux, la mort de Maradona n’est pas un accident médical mais l’aboutissement de quatre décennies d’addictions et de pathologies. Le neurochirurgien Luque plaide qu’il n’aurait jamais pu sauver un patient qui refusait de coopérer, refusait l’hospitalisation et se cachait pour boire. Sa défense renvoie aux examens passés à l’été 2020, qui montraient déjà un cœur très usé et une fonction rénale en chute libre.

120 témoins, trois audiences par semaine

L’instruction prévoit cette fois environ 120 témoignages, à raison de trois audiences par semaine. Selon Reuters, l’audience devrait s’étirer jusqu’à la mi-juillet 2026. Médecins, infirmiers, voisins, gardes du corps, anciens managers du joueur défileront. Et cette fois, les caméras ne seront pas dans les couloirs : la cour a interdit toute prise d’images en dehors des audiences publiques, pour éviter qu’un nouvel « incident Makintach » ne fasse à nouveau exploser la procédure.

L’affaire est jugée à San Isidro, à une vingtaine de kilomètres de la maison où Maradona est mort. La même ville où, le 26 novembre 2020, un cortège funèbre interrompu par les fans avait dû changer de trajet pour rejoindre la Casa Rosada, palais présidentiel transformé pour 24 heures en chapelle ardente géante. Plusieurs centaines de milliers d’Argentins étaient venus saluer leur idole.

Cinq ans, et la famille toujours dans l’attente

Pour les proches du joueur, l’attente est devenue une seconde épreuve. Dalma et Gianinna Maradona, ses filles aînées issues du mariage avec Claudia Villafane, n’ont jamais cessé de réclamer un procès rapide. Elles avaient salué l’ouverture de mars 2025 comme « le premier pas vers la vérité ». Onze mois plus tard, elles devront retémoigner. Diego Junior, son fils reconnu sur le tard, est aussi attendu à la barre.

Du côté du football, l’AFA, fédération argentine de football, n’a pas commenté la reprise du procès. Mais à Buenos Aires, l’image du maillot numéro 10 reste partout, dans les fresques du quartier de La Boca comme sur les T-shirts vendus aux touristes. Le procès s’éternise, l’icône, elle, ne bouge pas. Une enquête publiée en novembre 2025 par Al Jazeera relevait que la maison natale de Maradona, dans le quartier populaire de Villa Fiorito, est devenue une soupe populaire pour les habitants du coin, dans une Argentine étranglée par l’inflation.

Verdict attendu pour l’été austral

À ce rythme, un premier verdict pourrait tomber fin juillet 2026, juste avant les vacances judiciaires d’hiver austral. Si la cour reconnaît la culpabilité d’au moins un des sept prévenus, ce sera la première fois en Argentine qu’une équipe médicale est condamnée pour la mort d’une célébrité de cette envergure. En cas de relaxe, la procédure pourrait s’arrêter là pour la plupart des accusés, sauf appel du parquet. Resterait alors le procès Madrid, prévu séparément devant un jury populaire, qui plane encore sur l’agenda judiciaire de San Isidro.