Vingt-quatre célibataires, trente heures et un temple bouddhiste vieux de plus de mille ans. Sur les pentes du mont Palgongsan, dans le sud de la Corée du Sud, des moines en robe grise ont troqué la méditation contre un rôle inattendu : entremetteurs. Leur mission, former des couples dans le pays qui fait le moins d’enfants au monde.

Vingt-quatre élus, plus de mille candidats

Douze hommes, douze femmes. Pour décrocher une place à cette retraite d’un genre nouveau, il a fallu battre plus de 1 500 autres postulants, raconte la BBC, qui a suivi une session. Questionnaires, évaluations vidéo, entretien de motivation : la sélection ressemble à celle d’un concours. L’événement est ouvert à tous, croyants ou non, et l’affluence grimpe à chaque édition.

Pendant un jour et demi, les participants enchaînent jeux pour briser la glace, repas partagés et promenades dans la forêt. « Les faibles naissances sont une crise nationale. Il fallait faire quelque chose », résume Yoo Cheol-ju, l’un des organisateurs. Ces rendez-vous existent depuis 2023 et reviennent tous les deux mois. Leur succès tient à un vide bien coréen : on rencontre son partenaire à l’école, au travail ou via le sogaeting, ces rendez-vous arrangés par les proches. Aborder un inconnu dans la rue ne se fait quasiment pas. Les moines ont trouvé la faille.

Pour beaucoup de participants, l’enjeu n’est pas seulement de se marier. C’est aussi rompre une solitude devenue ordinaire chez les trentenaires des grandes villes, où le travail dévore les soirées et où les applications de rencontre lassent.

Zéro virgule sept deux, un plancher mondial

Un chiffre explique cette agitation. En 2023, l’indice de fécondité coréen est tombé à 0,72 enfant par femme, selon Statistics Korea, l’office national des statistiques. Jamais le pays n’était descendu aussi bas, et aucune autre nation ne fait moins. On est loin des 2,1 enfants nécessaires pour renouveler les générations. À ce rythme, la population, environ 51 millions d’habitants, pourrait se réduire de moitié d’ici la fin du siècle.

Les effets se voient déjà. Des maternités ferment faute d’accouchements, des écoles rurales n’inscrivent plus aucun élève en première année, et l’armée peine à remplir ses rangs. La Banque de Corée, l’institution qui gère la monnaie du pays, a prévenu qu’une population en chute libre pouvait précipiter une récession permanente dès les années 2040. Moins de jeunes actifs, plus de retraités à financer, une consommation qui s’essouffle : le calcul inquiète jusqu’aux marchés. Séoul traite désormais la démographie comme une question de survie, au même titre que la défense.

Des milliards engloutis pour presque rien

L’État n’a pourtant pas ménagé sa peine. En une vingtaine d’années, il a dépensé plus de 360 000 milliards de wons, environ 280 milliards de dollars, en primes, congés et campagnes de communication. Depuis 2022, chaque premier enfant rapporte à ses parents un bon de deux millions de wons, près de 1 500 dollars, et trois millions pour les suivants. Les congés parentaux ont été rallongés, les horaires assouplis.

Le retour sur investissement est resté longtemps famélique. Les causes du refus sont connues et tenaces : un logement hors de prix à Séoul, une facture d’éducation vertigineuse à coups de cours privés, des semaines de travail parmi les plus longues de l’OCDE, et des rôles domestiques encore très déséquilibrés. Beaucoup de Coréennes diplômées refusent l’addition mariage, enfant et carrière sacrifiée. Distribuer des chèques ne répond à aucun de ces blocages.

La courbe repart, sans les moines

Et voilà que la mécanique se grippe dans le bon sens. En 2024, l’indice est remonté à 0,75, sa première hausse en neuf ans, d’après Statistics Korea. Les données provisoires de 2025 pointent une poursuite du mouvement, autour de 0,8. De quoi crier victoire ? Pas si vite.

L’office coréen attribue ce sursaut à des ressorts très prosaïques : davantage de femmes dans la tranche des 30 à 34 ans, une vague de mariages reportés pendant la pandémie qui se concrétisent enfin, et un regard un peu moins hostile sur le couple. La part de Coréens qui voient le mariage d’un bon œil est passée à 52,5 %, contre 50 % deux ans plus tôt. En clair, ni les moines ni les primes n’expliquent le rebond. Preuve du rattrapage post-pandémie, 35 % des bébés nés en 2024 avaient des parents mariés depuis moins de deux ans. Et même à 0,8, la Corée du Sud garde la fécondité la plus basse des 38 pays de l’OCDE.

Ce que la France devrait y lire

La leçon dépasse largement la péninsule. Longtemps première de la classe européenne, la France a vu sa fécondité glisser à 1,62 enfant par femme en 2024, 1,59 dans l’Hexagone hors outre-mer, selon l’INSEE. Il faut remonter à 1919, au lendemain de la Première Guerre mondiale, pour retrouver un niveau aussi faible. Cette année-là, 663 000 bébés sont nés, soit 21,5 % de moins qu’en 2010. La baisse est continue depuis quinze ans, quand le pays comptait encore 2,02 enfants par femme.

La France reste très loin du gouffre coréen, mais la trajectoire est identique, et les remèdes classiques, allocations et congés, montrent partout les mêmes limites. Quand un pays riche décide de ne plus faire d’enfants, aucun chéquier ne semble suffire à le convaincre.

Statistics Korea publiera son bilan complet de 2025 en février prochain. Il dira si le frémissement coréen s’installe ou s’il n’était qu’un rebond de rattrapage. En attendant, le temple du mont Palgongsan a déjà bloqué les dates de sa prochaine session. Vingt-quatre places de nouveau, et une liste d’attente qui ne cesse de s’allonger.