87 870 996 wons, soit environ 62 000 dollars. C’est la somme qu’un ancien major de l’armée de l’air sud-coréenne va devoir rembourser après avoir envoyé deux F-15K l’un dans l’autre pour se faire filmer. Les dégâts avaient atteint 620 000 dollars. Le Conseil coréen d’audit et d’inspection (BAI) vient de rendre publique sa décision finale, et l’addition a fondu de 90 %.

Un loop interdit à 137 degrés d’inclinaison

L’incident remonte au 24 décembre 2021. Deux F-15K de la 11e escadre basée à Daegu rentrent d’une mission d’entraînement. Aux commandes du wingman, un major surnommé « A » dans le rapport d’audit. C’est son dernier vol avant une mutation hors cockpit. Pendant le briefing au sol, il prévient ses collègues qu’il aimerait filmer le vol en souvenir. Son officier à l’arrière du biplace est chargé de la caméra. Quand l’équipage de l’autre appareil propose de le filmer de l’extérieur, le major accepte et sort du plan de vol partagé.

Selon les données techniques publiées par le BAI et reprises par le média aéronautique AeroTime, son F-15K grimpe de 13 140 à 13 240 pieds, cabré à 312 nœuds, soit 578 km/h, et roule jusqu’à 137 degrés pour exposer son ventre à l’appareil de tête. Manœuvre jamais annoncée à la radio. Le stabilisateur gauche de son avion percute l’aile gauche de son équipier. Les deux chasseurs rentrent à Daegu sans blessé, mais avec des réparations colossales qui s’étaleront sur plusieurs mois.

45 pièces d’un côté, 6 de l’autre

Le F-15K Slam Eagle est la version coréenne du célèbre chasseur américain McDonnell Douglas. Chaque exemplaire dépasse les 100 millions de dollars à l’achat, un coût qui en fait l’un des appareils les plus chers du ciel sud-coréen. La facture des réparations tombe à 878 709 963 wons, soit 620 000 dollars au taux de l’époque. Le rapport d’audit, cité par le Korea Times, liste 45 pièces remplacées sur le chasseur du major, 6 sur celui de son collègue. Avionique partiellement touchée, revêtement composite à refaire, stabilisateur de queue à changer. Une addition que Séoul a fait passer sur le budget de la défense, faute de trouver un responsable immédiat.

Il a fallu attendre juin 2023 pour qu’une première décision tombe, suivie d’un long ping-pong administratif. La version définitive date du 2 avril 2026. Entre-temps, le major a été suspendu de vol en mars 2022, puis a quitté l’armée. D’après l’enquête du Chosun Daily relayée par Eurasian Times, il vole aujourd’hui pour une compagnie aérienne commerciale sud-coréenne.

Remise de 90 % : « tout le monde filmait »

Le plus étonnant n’est pas la collision. C’est la décision du BAI, institution qui contrôle les dépenses publiques en Corée du Sud. Les auditeurs ont jugé le pilote responsable de l’intégralité des dégâts, puis ont réduit sa dette de 90 %. Trois motifs invoqués. D’abord la pratique installée : filmer les derniers vols était « habituel et toléré » dans l’armée de l’air, selon la formulation du rapport. Ensuite la réaction du major après l’impact, qualifiée de professionnelle par ses supérieurs. Enfin, 12 ans de service sans incident majeur.

Le BAI va plus loin. Il tacle l’armée elle-même pour sa « négligence réglementaire ». Aucune règle écrite n’interdisait explicitement l’usage de téléphones personnels ou de caméras embarquées pendant les vols, à l’époque des faits. Les témoins interrogés ont confirmé que le tournage de vidéos souvenirs était une pratique répandue, presque un passage obligé avant une mutation. Le tribunal administratif militaire a donc considéré que la responsabilité était partagée entre l’homme et la chaîne de commandement.

Des précédents qui n’ont servi à rien

L’aviation n’en est pas à son premier accident lié à un téléphone. Le National Transportation Safety Board américain avait déjà pointé, dans un rapport de 2014, un crash de Cessna dans le Colorado causé par un pilote et ses passagers en train de se prendre en photo à basse altitude. Plus récemment, en 2021, un autre Cessna 182 engagé dans une mission de surveillance de pipelines avait percuté une tour radio au Texas. Le pilote venait de publier sur Snapchat.

La Federal Aviation Administration impose depuis plus de dix ans une règle dite du « cockpit stérile » : sous 10 000 pieds, les pilotes civils n’ont le droit de parler que du vol. Les conversations personnelles, la musique, les photos sont théoriquement bannies. En Corée du Sud, cette discipline existait dans le civil, mais l’armée en avait fait une tolérance silencieuse. Le rapport du BAI suggère désormais d’étendre officiellement la règle aux forces aériennes, avec des sanctions automatiques à la clé.

Quand le trophée personnel fait exploser la facture

L’affaire a provoqué un embarras diplomatique discret. La Corée du Sud opère une soixantaine de F-15K, livrés par Boeing entre 2005 et 2012. Ces appareils sont la colonne vertébrale de la défense aérienne face à la menace nord-coréenne. Chaque chasseur cloué au sol pour réparation est un trou dans la couverture opérationnelle. La 11e escadre a dû emprunter des avions à d’autres unités pour maintenir sa garde.

Le Chosun Daily, premier journal à avoir obtenu l’audit, a révélé que plusieurs pilotes impliqués dans des pratiques similaires avaient reçu de simples remontrances. Aucun n’a dû rembourser un centime. L’armée de l’air a réagi en diffusant, dès mars 2026, une note interne qui interdit désormais tout appareil photo personnel en cockpit, sur simulateur comme en vol réel. Les caméras GoPro officielles restent autorisées, mais uniquement sur autorisation écrite d’un supérieur.

Reste la question de la proportion. Un capitaine de l’armée de terre coréen gagne environ 3 500 dollars par mois. Rembourser 62 000 dollars représente près de 18 mois de solde brute. Dans le civil, l’ancien major pilote un long-courrier, où le salaire double, voire triple. Il a aussi annoncé, selon Eurasian Times, qu’il envisageait de contester le calcul devant la Cour administrative. Le feuilleton judiciaire de la collision la plus absurde de l’aéronautique sud-coréenne pourrait donc s’étirer encore un peu.