Le cannabis médical n’a plus la même étiquette que l’héroïne aux États-Unis. Depuis le jeudi 23 avril, la Drug Enforcement Administration vient de le retirer du rayon le plus verrouillé du droit fédéral, celui où il croupissait depuis la loi Nixon de 1970. Producteurs, chercheurs et pharmaciens attendaient ce feu vert depuis plus d’un demi-siècle.
55 ans dans la même case que l’héroïne
Le chanvre figurait jusqu’ici dans le Schedule I du Controlled Substances Act, cette première annexe réservée aux substances jugées sans usage médical reconnu et à fort potentiel d’abus. Une catégorie où s’entassent aussi l’héroïne, le LSD et le peyotl. La loi de 1970 avait verrouillé ce classement, que Richard Nixon voulait strict pour armer sa guerre contre la drogue. Depuis, chaque tentative de sortie s’est heurtée au même mur administratif.
L’administration Biden avait tenté la bascule en 2023. Elle s’était enlisée dans des auditions interminables. Donald Trump a repris le dossier par décret présidentiel le 18 décembre 2025. Quatre mois plus tard, le Department of Justice a rendu sa décision publique. Le ministère annonce un placement en Schedule III, à effet immédiat. Cette catégorie regroupe des substances comme la kétamine, la testostérone injectable ou la codéine en association.
Un décret de décembre, quatre mois d’attente
Le texte signé fin décembre ordonnait à la DEA de faciliter la recherche sur le cannabis et le cannabidiol. Il laissait entendre que Washington n’excluait plus une évolution réglementaire profonde. L’agence fédérale a publié sa décision dans la matinée du 23 avril. Selon le détail rapporté par CNBC, le nouveau classement couvre un périmètre prudent : les médicaments à base de cannabis approuvés par la Food and Drug Administration, et les produits délivrés par des entreprises titulaires d’une licence d’État.
Le seul médicament déjà validé par la FDA reste l’Epidiolex, un anti-épileptique prescrit aux enfants atteints du syndrome de Dravet et du syndrome de Lennox-Gastaut. Tout le reste se trouvait jusqu’ici dans un no man’s land juridique. Trente-huit États américains ont légalisé l’usage médical du cannabis, vingt-quatre le récréatif, mais toutes ces licences restaient illégales au regard du droit fédéral. Un pharmacien du Colorado pouvait perdre ses autorisations fédérales pour avoir respecté une loi d’État.
Les chercheurs vont enfin pouvoir respirer
Le passage en Schedule III débloque deux choses concrètes. D’abord, la recherche médicale. Pendant cinquante-cinq ans, les équipes universitaires qui voulaient étudier le cannabis devaient passer par un fournisseur unique agréé par la DEA, l’université du Mississippi. Un cannabis souvent décrit comme de qualité inférieure à celui vendu dans les dispensaires légaux du Colorado ou du Massachusetts. La sortie du Schedule I ouvre la porte à des partenariats avec les producteurs licenciés des États.
Ensuite, la fiscalité. L’article 280E du code des impôts américain interdit aux entreprises manipulant des substances du Schedule I de déduire leurs charges courantes. Une société de cannabis en Californie payait jusqu’ici des impôts fédéraux sur son chiffre d’affaires brut, pas sur son bénéfice net. Le secteur chiffre cette taxe implicite à plus d’un milliard de dollars par an. Le placement en Schedule III fait sauter cette pénalité, selon la note du DOJ. Wall Street a immédiatement réagi. L’action Canopy Growth a grimpé de 18 % à la clôture de jeudi, rapporte le Washington Post.
38 États avaient pris les devants
Les États ont cessé d’attendre Washington depuis longtemps. La Californie a ouvert la voie en 1996 avec le Compassionate Use Act. Depuis, 38 juridictions ont autorisé le cannabis médical et 24 le récréatif, dont le Colorado, Washington, l’Oregon, le Vermont et New York. Selon un rapport du Cato Institute publié en février, environ 90 % des adultes américains vivent dans un État où une forme de consommation légale existe.
Ce décalage entre droit fédéral et lois d’États a créé des situations absurdes. Un vétéran qui déposait son véhicule devant un dispensaire du Colorado perdait son accès aux aides fédérales au logement. Des agriculteurs du Vermont se voyaient refuser des prêts par la banque centrale parce que leur activité restait fédéralement illégale. Certains hôpitaux universitaires évitaient jusqu’ici de mentionner le mot cannabis dans leurs protocoles, de peur de perdre leurs financements du National Institutes of Health. La bascule du 23 avril ne règle pas tout, mais elle réconcilie au moins la recherche médicale et la fiscalité.
La France, prudente, avance à petits pas
Pendant que Washington sort le cannabis de sa case sulfureuse, Paris prolonge son expérimentation. Lancée en mars 2021, limitée à cinq indications étroites, elle n’a plus accepté aucun nouveau patient depuis le 27 mars 2024. Le ministère de la Santé a prorogé la prise en charge des malades déjà inscrits jusqu’au 31 décembre 2026, selon une note publique de l’Agence nationale de sécurité du médicament. Les cinq usages autorisés en France concernent les douleurs neuropathiques rebelles aux traitements, certaines épilepsies pharmacorésistantes, les symptômes liés au cancer ou aux chimiothérapies, les situations palliatives, et la spasticité douloureuse de la sclérose en plaques.
Un décret doit être présenté au Conseil d’État avant la fin juin, selon les informations de France Info. La Haute Autorité de santé tranchera ensuite, à l’automne, sur la pertinence d’un remboursement. Objectif affiché du gouvernement : une autorisation de mise sur le marché opérationnelle au cours de 2026. Les malades inclus dans l’expérimentation, environ 3 000 selon l’ANSM, attendent depuis trois ans que le cadre se stabilise. L’écart avec la dynamique américaine saute aux yeux : les États-Unis débloquent la recherche pour 330 millions d’habitants, la France tranche encore sur le principe.
Juin 2026, l’étape d’après
Le Department of Justice a fixé une nouvelle audience au 29 juin 2026. L’enjeu : examiner une reclassification plus large, qui pourrait concerner cette fois les usages récréatifs. Le calendrier ne garantit rien, mais il signale la direction. NPR cite un porte-parole de la Justice selon lequel les auditions de juin fourniront un chemin juridique conforme pour évaluer des changements supplémentaires. Le mot supplémentaires laisse peu de place au doute.
En attendant, la balle passe aux laboratoires. Ceux qui voulaient lancer un essai clinique sur la douleur chronique, la spasticité ou les troubles anxieux peuvent déposer leur demande à la DEA dès la semaine prochaine. Les premiers essais cliniques en Schedule III devraient sortir des universités du Michigan, de Washington et de Harvard, qui avaient plusieurs protocoles gelés depuis 2022. Les résultats, eux, ne tomberont pas avant 2028.