Vendredi soir, sur le plateau de la chaîne L’Équipe, une discussion sur le Mondial a déraillé en quelques secondes. On ne parlait plus de football mais d’accouchement, présenté comme un moment repoussant, et du père ramené au rang de simple figurant qui « ne sert à rien ». Quatre jours plus tard, la journaliste France Pierron est écartée de l’antenne jusqu’au 3 juillet.

Une phrase en plateau, l’antenne coupée

Le point de départ est un cas très concret. Jérémy Doku, l’ailier belge de Manchester City, a obtenu une autorisation spéciale pour quitter le rassemblement de sa sélection en pleine Coupe du monde et assister à la naissance de son enfant. Sur le plateau, France Pierron juge qu’il aurait mieux fait de rester avec son équipe aux États-Unis, puis glisse vers le rôle du père dans la salle d’accouchement. Le propos heurte immédiatement.

La direction de la chaîne ne traîne pas. Elle se désolidarise publiquement de sa chroniqueuse, la retire de la présentation de ses émissions et la fait remplacer par Pierre Bouby jusqu’à la fin de la saison, fixée au 3 juillet. L’information, rapportée par la RTBF et Europe 1, a fait le tour des rédactions sportives en moins de vingt-quatre heures. Pierron a depuis publié des excuses sur Instagram, assurant qu’elle ne souhaitait pas rabaisser la place des pères et qu’elle comprenait avoir pu blesser. Dans le même mouvement, elle est devenue la cible d’une avalanche de messages haineux, un déferlement que plusieurs de ses confrères ont dénoncé avec autant de fermeté que les mots de départ.

Pourquoi Doku a quitté la Belgique

Derrière la polémique, il y a une histoire simple. Doku, 24 ans, a appris que sa compagne Shireen Raymond allait accoucher pendant le tournoi. Il a demandé à partir, l’a obtenu, et a filé à Londres où son fils, prénommé Praise, est né lundi. Le joueur devait rejoindre le groupe belge à Seattle ce mardi soir, à temps pour la suite de la compétition.

Le contexte sportif rendait le choix délicat. La Belgique n’a pas encore gagné dans ce Mondial 2026 organisé en Amérique du Nord, avec un match nul 1-1 contre l’Égypte puis un 0-0 face à l’Iran. Chaque cadre compte avant la rencontre décisive contre la Nouvelle-Zélande. C’est cette tension, partir pour la naissance ou rester pour l’équipe, qui a servi de prétexte au débat sur le plateau. Sauf que le sujet a vite dépassé le cas Doku pour devenir une question que des millions de familles connaissent.

Des centaines de pères répondent

Le lendemain, 20 Minutes a posé la question à ses lecteurs, et la réponse a été massive. Pères comme mères ont raconté l’accouchement vu de leur place, et presque tous ont défendu la présence du conjoint. « Les médecins soignent, les sages-femmes accompagnent, et le père apporte quelque chose que personne d’autre ne peut remplacer », résume Yann, 35 ans, devenu papa il y a quelques jours. Nicolas, 38 ans, parle d’un « soutien moral » pendant les heures d’attente et rejette le mot figurant: « rassurer, soulager et aider sa compagne, ce n’est pas de la figuration ».

Plusieurs témoignages rappellent que le père est parfois mis à contribution par l’équipe médicale elle-même, pour soutenir la mère épuisée ou prendre le relais sur les premiers gestes auprès du bébé. Du côté des mères, le même refrain revient. « Il était le seul visage familier dans ce moment si intense », confie l’une d’elles, qui décrit un conjoint chargé de l’admission et des formalités qu’elle n’aurait jamais pu gérer dans cet état. Manon, elle, résume en une phrase ce que beaucoup ressentent: « je n’envisage pas que ce moment se déroule sans lui ».

Cette présence va tellement de soi qu’on oublie sa nouveauté. Pendant des décennies, les pères patientaient dans le couloir, parfois restaient à la maison, et la salle d’accouchement demeurait un espace réservé aux femmes et au personnel soignant. Leur entrée ne s’est imposée qu’à partir des années 1970 et 1980, d’abord dans le nord de l’Europe puis en France. Juger le père inutile aujourd’hui revient à rembobiner un demi-siècle d’histoire des maternités, à l’instant précis où la recherche documente l’inverse.

Ce que mesure la science du soutien

Reste une question que l’émotion ne tranche pas: un accompagnant change-t-il vraiment quelque chose à l’accouchement ? La réponse existe, et elle est chiffrée. Une revue Cochrane, référence mondiale dans l’évaluation des pratiques médicales, a compilé des dizaines d’essais portant sur le soutien continu pendant le travail. Le constat est net. Les femmes accompagnées sans interruption accouchent un peu plus vite, environ quarante minutes de moins en moyenne, recourent moins à la césarienne, aux forceps et à la péridurale, et gardent un meilleur souvenir de la naissance. Les bébés affichent même de meilleurs scores de vitalité à la cinquième minute.

Ce soutien peut venir d’une sage-femme, d’une doula ou d’un proche choisi par la femme, le partenaire compris. Les chercheurs précisent que les effets les plus forts s’observent avec une accompagnante formée, mais ils n’ont relevé aucun risque lié à cette présence continue. Autrement dit, la science ne traite personne d’inutile dans la salle: elle montre qu’une main tenue, une voix connue et une présence stable pèsent sur le déroulé médical, pas seulement sur le moral.

La loi française va dans l’autre sens

La polémique tombe à un moment où la France valorise justement ce rôle. Le nouveau congé de naissance, indemnisé à 70 % du salaire, entre en vigueur en juillet et vise à permettre aux deux parents d’être présents autour de l’arrivée de l’enfant. Pendant qu’un débat de plateau s’interroge sur l’utilité du père, le législateur, lui, décide de mieux financer sa présence. Le contraste est frappant.

Doku, de son côté, devait retrouver les siens à Seattle ce mardi soir, à temps pour le prochain match de la Belgique. France Pierron, elle, ne reviendra à l’antenne qu’après le 3 juillet. Entre les deux, des centaines de familles auront passé la nuit dans une maternité, un parent debout à côté du lit, à faire exactement ce qu’aucun chiffre ne mesure tout à fait.