7 540 matelas posés à même le sol des cellules. C’est le nombre de détenus qui, faute de lit, dorment par terre dans les prisons françaises. En un an, ce chiffre a grimpé de 60 %.

Au 1er mai 2026, les établissements pénitentiaires comptaient 88 654 personnes détenues, selon les statistiques mensuelles du ministère de la Justice. Un record, encore. Le précédent datait du mois d’avant, et celui-là du mois d’avant encore. Depuis près de deux ans, la courbe ne redescend plus.

88 654 détenus pour 63 000 places

Le pays dispose d’environ 63 300 places opérationnelles. Le calcul est vite fait. Au 1er avril, la densité carcérale atteignait déjà 139 %, d’après l’Observatoire international des prisons (OIP), soit six points de plus qu’un an auparavant. Pour dix places, on comptait donc près de quatorze personnes enfermées. Trois mois plus tôt, au 1er février, franceinfo relevait 86 645 détenus et une densité de 137 %. La progression se compte désormais en centaines de personnes chaque mois.

L’écart entre les deux courbes se creuse d’année en année. Le nombre de détenus augmente bien plus vite que celui des places, malgré les chantiers ouverts un peu partout. Pour tenir malgré tout, les gouvernements successifs ont repoussé à plusieurs reprises l’obligation d’héberger chaque détenu dans une cellule individuelle, un moratoire prolongé de loi en loi depuis le début des années 2000.

Les maisons d’arrêt au bord de la rupture

La moyenne masque le pire. Dans les maisons d’arrêt, qui accueillent les prévenus en attente de jugement et les condamnés à de courtes peines, la densité grimpe à 171 % en moyenne, calcule l’OIP, en hausse de plus de neuf points en un an. Certains établissements franchissent la barre des 200 %. Concrètement, cela veut dire trois personnes dans une cellule conçue pour une, des lits superposés rajoutés, et quand la hauteur ne suffit plus, un matelas glissé au sol entre les couchettes et les toilettes.

Plus de 7 500 personnes à même le sol

Le matelas au sol est devenu le symbole de cet engorgement. On en dénombrait 4 752 au 1er avril 2025. Un an plus tard, près de 7 540, toujours selon l’OIP. Le Contrôleur général des lieux de privation de liberté (CGLPL) réclame leur interdiction immédiate, jugeant la pratique indigne. Dans le même temps, l’encellulement individuel, promesse répétée depuis la fin du XIXe siècle, n’est respecté que pour un tiers des détenus environ, 33 %, une part qui recule d’année en année.

Des cellules à trois, des surveillants débordés

Cette promiscuité produit des effets en chaîne. Manque d’intimité, tensions entre codétenus, accès réduit aux douches, aux activités et aux soins, journées passées à plusieurs dans neuf mètres carrés. Les syndicats pénitentiaires alertent depuis des mois sur des personnels en sous-effectif, chargés de surveiller des quartiers toujours plus peuplés. Les observateurs rappellent aussi que l’entassement complique la préparation à la sortie, celle qui est censée limiter le retour en prison, et pèse sur un climat déjà marqué par les violences et les gestes suicidaires.

Pourquoi le nombre grimpe sans cesse

La hausse ne vient pas d’une explosion de la délinquance, mais d’une machine judiciaire qui enferme davantage et plus longtemps. Le recours à la détention provisoire progresse, les peines s’allongent, les comparutions immédiates alimentent les entrées. Résultat, les prisons se remplissent plus vite qu’on ne libère. Dans ses rapports annuels, le Conseil de l’Europe range régulièrement la France parmi les administrations pénitentiaires les plus densément peuplées du continent. Outre-mer, la situation est parfois encore plus tendue, avec des taux d’occupation qui dépassent le double de la capacité. La population écrouée, elle, inclut aussi des personnes surveillées hors les murs, sous bracelet électronique, un chiffre en hausse mais loin de compenser l’afflux derrière les barreaux.

La France condamnée, encore

Ces conditions valent au pays des rappels à l’ordre à répétition. En janvier 2026, la Cour européenne des droits de l’homme a de nouveau sanctionné la France pour les conditions de détention, cette fois à la prison de Strasbourg. Il s’agissait, d’après l’association ACAT, de la neuvième condamnation du pays sur ce même motif. La juridiction européenne évoque des traitements « inhumains ou dégradants », une formule lourde de sens pour un État qui se présente comme un modèle en matière de droits humains.

Un plan à 15 000 places qui patine

Face à la crise, le gouvernement mise sur le béton. Le plan « 15 000 places » doit livrer autant de cellules supplémentaires d’ici 2027. Ses partisans y voient la seule réponse durable à un nombre d’incarcérations qui ne cesse de monter. Ses détracteurs, l’OIP en tête, objectent que chaque nouvelle prison se remplit aussitôt ouverte, et plaident pour un mécanisme contraignant de régulation, qui interdirait d’écrouer de nouveaux détenus une fois la capacité réelle d’un établissement atteinte. Le débat oppose les deux camps depuis des années, sans trancher.

La question revient régulièrement au Parlement. Plusieurs propositions de loi ont tenté d’instaurer un seuil d’occupation à ne pas dépasser, sans jamais aboutir. En attendant, la responsabilité glisse de la Chancellerie vers les chefs d’établissement, sommés de trouver une place quand la justice envoie un détenu de plus dans une prison déjà pleine.

Les prochains chiffres tomberont le mois prochain, comme chaque premier du mois. Rien n’indique, pour l’heure, qu’ils marqueront une pause. Le programme de construction, lui, n’arrivera pas à son terme avant 2027. D’ici là, plusieurs milliers de personnes continueront de passer leurs nuits sur un matelas posé à même le sol.