Chaque clic, chaque frappe, chaque mouvement de souris. Depuis ce 21 avril, les salariés américains de Meta travaillent sous l’œil d’un mouchard maison baptisé Model Capability Initiative, ou MCI. L’outil consigne tout ce qui se passe sur leurs applications professionnelles, prend de temps en temps une capture d’écran, et remonte le tout dans les entrepôts de données des Superintelligence Labs. Objectif assumé : apprendre aux IA comment un humain choisit une option dans un menu déroulant.
Un mouchard sur chaque poste, une capture d’écran de temps en temps
Le dispositif se greffe sur les outils de travail internes et sur les sites utilisés dans la journée. Il enregistre les mouvements du curseur, les clics, les frappes au clavier et des snapshots d’écran à intervalles variables. Andy Stone, porte-parole de Meta, a confirmé à Reuters que les modèles maison avaient besoin de « vrais exemples de la manière dont les gens se servent » d’un ordinateur, « mouvements de souris, clics sur les boutons, navigation dans les menus déroulants ». Le groupe promet que la collecte sert uniquement à entraîner les modèles, pas à évaluer les performances des salariés, et qu’un filtrage protège les « contenus sensibles ».
Seuls les salariés implantés sur le sol américain entrent dans le périmètre pour l’instant. MCI est lui-même une brique d’un chantier plus large, l’Agent Transformation Accelerator, rebaptisé il y a quelques semaines quand le projet interne « AI for Work » a pris de l’ampleur. Objectif : récolter assez de données comportementales pour qu’une IA exécute seule les tâches administratives qui occupent aujourd’hui un salarié derrière son écran.
Ils entraînent l’IA qui leur coupera le poste dès mai
Le calendrier donne au programme une tonalité plus rude. Meta a prévu sa prochaine vague de licenciements pour mai 2026, soit quelques semaines après le lancement de MCI. Dix pour cent des effectifs doivent partir, selon plusieurs sources citées par Fortune et Reuters. Dans l’intervalle, les équipes restantes produisent la matière brute qui sert à former leurs remplaçants logiciels.
Andrew Bosworth, directeur technique du groupe, a résumé l’ambition dans un mémo interne repris par la presse américaine : « La vision vers laquelle nous allons, c’est que nos agents fassent le gros du travail et que notre rôle consiste à les diriger, les relire et les aider à progresser. » Chaque intervention humaine devient donc une correction, capturée, annotée, réinjectée dans le modèle pour qu’il fasse mieux la fois suivante. Dans cette logique, le salarié cesse d’être un opérateur pour devenir un professeur particulier d’intelligence artificielle.
Le projet s’inscrit dans un budget d’investissement de 135 milliards de dollars engagé par Meta pour 2026, en grande partie consacré à ces Superintelligence Labs. L’entreprise a également pris 49 % du capital de Scale AI pour un peu plus de 14 milliards de dollars, et l’ancien patron de Scale AI dirige désormais ces labos. Scale AI est précisément l’usine à étiqueter du texte et des images qui alimente depuis des années les modèles de la Silicon Valley. Avec MCI, Meta internalise cette chaîne : les données d’entraînement ne sortent plus d’un sous-traitant des Philippines, elles sortent d’un ingénieur salarié à Menlo Park.
Un secteur affamé de données de comportement
Meta n’invente rien. OpenAI capte depuis janvier 2026 les tâches effectuées par ses contractors pour enseigner à ses agents GPT comment interagir avec un vrai ordinateur. Anthropic, Google et Microsoft multiplient les campagnes de récolte du même type. La raison est simple : les modèles qui se débrouillent bien pour écrire du texte continuent de buter sur des gestes banals, comme double-cliquer au bon endroit ou comprendre qu’un menu déroulant masque l’option cherchée. Il n’existe pas, sur Internet, de corpus suffisamment riche sur ces micro-comportements. Les heures de travail de bureau valent donc de l’or.
Scale AI estimait en 2025 qu’un seul scénario de tâche bureautique complet, filmé et annoté, coûtait entre 30 et 50 dollars à produire avec des prestataires externes. Multiplier cette collecte par des dizaines de milliers de salariés Meta revient à générer gratuitement ce que la concurrence paie cher. La startup d’annotation Surge AI, que Scale affronte directement, a vu sa valorisation grimper à 24 milliards de dollars début 2026 sur la même promesse : produire des données comportementales de qualité.
En France, le même dispositif tomberait sous le coup de la loi
L’autre angle mort du programme, c’est le droit du travail européen. La CNIL a tranché depuis longtemps sur les outils qui enregistrent toutes les frappes au clavier : « particulièrement invasifs », ils constituent « une forme de surveillance permanente » et leur déploiement est « illicite, sauf circonstance tout à fait exceptionnelle et dûment justifiée ». Le régulateur français a sanctionné en 2022 une entreprise du secteur immobilier de 40 000 euros pour une surveillance moins lourde. La capture d’écran, même occasionnelle, tombe dans la même catégorie.
Un employeur français qui voudrait déployer un équivalent de MCI devrait en plus consulter les représentants du personnel avant toute mise en service, informer chaque salarié individuellement du principe et des finalités, réaliser une analyse d’impact RGPD et accepter que les données soient inutilisables devant un tribunal si la procédure est défaillante. L’Italie va plus loin : l’article 4 de la loi 300 de 1970 interdit frontalement toute surveillance électronique visant à mesurer la productivité. L’Allemagne réserve l’enregistrement des frappes à des cas exceptionnels, strictement motivés, validés par les comités d’entreprise.
Le bureau parisien de Meta, situé rue de la Paix, emploie plusieurs centaines de personnes. Les équipes européennes d’opérations, concentrées à Dublin, pèsent environ 6 000 salariés. Aucune d’entre elles n’est concernée par MCI à ce stade, selon les éléments publiés par Reuters. Le groupe n’a pas précisé s’il comptait exporter le dispositif hors des États-Unis une fois les premiers jeux de données constitués.
Les élus du personnel chez Meta France devraient interroger la direction lors de la prochaine réunion du comité social et économique, prévue début mai. Deux semaines plus tard, les premiers salariés américains licenciés recevront leur lettre, avec dans le pot de départ l’assurance d’avoir contribué, par leurs clics, à la prochaine génération d’agents IA.