5 957. C’est le nombre de petits Muhammad venus au monde en Angleterre et au pays de Galles l’an dernier, de quoi coiffer tous les autres prénoms masculins pour la troisième année de suite. Le palmarès publié jeudi par l’ONS, l’office national des statistiques britannique, raconte pourtant moins une histoire de mode qu’une histoire de comptage.
Olivia n’a pas bougé depuis dix ans
Chez les filles, la stabilité confine à la routine. Olivia occupe la première place pour la dixième année consécutive, suivie de près par Lily et Amelia. Rien de tel chez les garçons, où le peloton s’agite sous le leader. Muhammad conserve la tête avec près de 2 000 naissances d’avance sur Noah, tandis que Leo grimpe de deux rangs et double Oliver comme Arthur. Luca s’invite dans le quatuor de tête, devant George, Oscar, Theodore et Freddie. La première place cache donc un classement en réaménagement permanent.
Le plus frappant se niche dans un pourcentage. Sur les 585 396 bébés nés en 2025, les dix prénoms les plus portés n’en rassemblent que 9,1 %. Il y a un siècle, une poignée de prénoms comme John, William ou Mary coiffait une part écrasante des berceaux. Aujourd’hui, la diversité est telle que même le numéro un ne concerne qu’un garçon sur cinquante. Là où quelques prénoms se partageaient jadis la majorité des naissances, il faut désormais empiler des centaines de choix différents pour couvrir la même population.
Tout dépend de la case cochée
Voilà le ressort discret de ce classement. L’ONS comptabilise chaque orthographe séparément et se refuse à les fusionner, au motif que regrouper des variantes obligerait à trancher des choix jugés trop subjectifs. Muhammad avance donc seul, dans une graphie très répandue chez les familles d’origine pakistanaise, première communauté musulmane du pays. Ses cousins Mohammed, vingtième du classement, et Mohammad, cinquante-cinquième, ajoutent à eux deux près de 2 600 naissances. Additionnées, toutes ces graphies dépasseraient la barre des 8 500 et relégueraient Noah très loin derrière. L’office assume ce choix, fournit des chiffres bruts et laisse chacun les lire, conscient qu’un même tableau peut nourrir des récits opposés selon qu’on rassemble ou non les variantes.
La règle joue dans les deux sens. Les prénoms d’inspiration occidentale se dispersent, eux, en une myriade de graphies qui se cannibalisent, Sophia contre Sofia, Oliver contre Ollie, Ella contre Isla. Mis bout à bout, plusieurs d’entre eux rivaliseraient avec Muhammad, mais le décompte à l’orthographe près les maintient éparpillés. Cette mécanique éclaire aussi la carte du royaume. Muhammad arrive premier dans quatre des neuf régions anglaises, du nord-ouest de l’Angleterre à Londres, en passant par le Yorkshire et les Midlands de l’Ouest, là où la démographie et une graphie unique se conjuguent. Dans le sud-ouest ou le nord-est, des prénoms plus traditionnels gardent la corde, signe que le pays n’a pas un palmarès mais plusieurs, superposés.
En France, Gabriel garde la couronne
De l’autre côté de la Manche, le tableau change, et la comparaison devient éclairante. En 2024, dernière année publiée par l’Insee, Gabriel domine les garçons avec 4 550 attributions, Louise les filles avec 3 125. Viennent ensuite Raphaël, Léo, Louis et Noah côté masculin, Jade, Ambre, Alba et Emma côté féminin. Mohamed, lui, se hisse aux alentours de la vingtième place, présent mais loin du sommet.
La logique reste pourtant la même qu’à Londres. L’Insee range Mohamed, Mohammed et Muhammad dans des colonnes distinctes, si bien que le prénom paie ici aussi son éclatement orthographique, et son rang exact varie selon le découpage retenu. La vraie différence tient à la démographie et à l’histoire, la France n’ayant jamais vu une seule graphie devenir assez massive pour rafler la première marche. Le pays a connu ses ères de domination, celle de Marie et de Jean au début du vingtième siècle, quand un même prénom pouvait marquer toute une classe d’âge, mais elles appartiennent à un autre monde.
Ce qu’un prénom trahit vraiment
Reste la question que ces palmarès effleurent sans jamais la poser. Un prénom n’est pas qu’une préférence sonore, rappelle le sociologue Baptiste Coulmont, professeur à l’ENS Paris-Saclay, qui dépouille chaque année le fichier de l’Insee. C’est un marqueur social, générationnel, souvent géographique. « Apolline et Hippolyte n’ont pas les mêmes parents que Cynthia et Sofiane », résume-t-il pour montrer combien la carte des prénoms recoupe celle des milieux et des territoires. Le choix d’un bébé en dit parfois plus long sur ses parents que sur lui.
Le sociologue observe aussi une accélération. Un prénom monte et retombe plus vite qu’il y a trente ans, poussé par une série, une chanson ou une célébrité, puis délaissé dès qu’il devient trop courant. Cette rotation permanente nourrit la fragmentation, et elle explique pourquoi aucune vedette n’écrase durablement les classements des deux pays. La rareté est devenue la norme, au point que la somme des prénoms rares dépasse désormais celle des favoris. Ce ne sont plus les têtes d’affiche qui racontent une génération, mais la longue file des prénoms discrets que les parents choisissent pour distinguer leur enfant.
L’Insee rouvrira son fichier à l’automne avec les chiffres de 2025. On saura alors si Louise résiste à Jade, si Gabriel tient tête à Raphaël, et de combien de rangs Mohamed a bougé. En attendant, le palmarès britannique continuera d’alimenter, chaque été, le même malentendu entre un chiffre parfaitement exact et la façon dont on le raconte. Une chose est déjà acquise des deux côtés de la Manche, l’époque du prénom que tout le monde portait est bel et bien révolue.