Les médicaments dissolvent les plaques amyloïdes du cerveau. Les scanners le confirment. Pourtant, selon la plus vaste analyse jamais réalisée sur le sujet, les patients ne vont pas mieux.

20 342 patients, 17 essais cliniques, un même constat

La revue Cochrane publiée ce 16 avril 2026 a passé au crible 17 études portant sur 20 342 participants atteints de troubles cognitifs légers ou de démence précoce liée à la maladie d’Alzheimer. Sept médicaments anti-amyloïdes ont été analysés, dont les deux seuls aujourd’hui autorisés dans plusieurs pays : le lécanémab (commercialisé sous le nom Leqembi par Eisai) et le donanémab (développé par Eli Lilly).

Le verdict du professeur Edo Richard, du Centre médical universitaire de Radboud aux Pays-Bas, qui a dirigé l’analyse, ne laisse guère de place au doute. « Les différences produites par ces traitements se situent bien en dessous de l’effet minimal nécessaire pour être perceptible par les patients et leurs aidants », a-t-il déclaré. Les auteurs qualifient les résultats observés après 18 mois de traitement de « triviaux », aussi bien sur la fonction cognitive que sur la sévérité de la démence.

Le paradoxe amyloïde : les plaques reculent, la maladie avance

C’est la donnée la plus troublante de cette méta-analyse. Les scanners cérébraux montrent que les traitements réussissent effectivement à éliminer les plaques amyloïdes, ces dépôts de protéines longtemps considérés comme la cause principale d’Alzheimer. Le mécanisme fonctionne exactement comme prévu sur le papier.

Sauf que cela ne change rien pour les malades. « L’idée selon laquelle supprimer les amyloïdes bénéficierait aux patients a été réfutée par nos résultats », a déclaré le professeur Richard au Science Media Centre. Ce constat remet en question l’hypothèse amyloïde elle-même, un pilier de la recherche sur Alzheimer depuis plus de trente ans, sur lequel des milliards de dollars ont été investis.

Pour les 1,4 million de personnes touchées en France et les 55 millions dans le monde selon l’Organisation mondiale de la santé, cette découverte a un goût amer. Le lécanémab coûte environ 26 500 dollars par an aux États-Unis, le donanémab grimpe à 32 000 dollars. Au Royaume-Uni, un traitement de 18 mois revient à 87 507 livres sterling en clinique privée, selon le rapport Cochrane.

Des effets secondaires qui alourdissent la facture

Au-delà du prix, ces médicaments présentent des risques concrets. Les deux molécules augmentent la probabilité d’anomalies cérébrales liées à l’amyloïde (ARIA en jargon médical), qui se traduisent par des gonflements ou des micro-hémorragies dans le cerveau. La plupart de ces épisodes sont détectés par imagerie sans provoquer de symptômes visibles, mais leur impact à long terme reste une inconnue.

Le traitement impose aussi des contraintes lourdes. Des perfusions intraveineuses toutes les deux à quatre semaines, accompagnées de scanners cérébraux réguliers pour surveiller les ARIA. Le professeur Richard qualifie ces traitements de « contraignants » pour une population dont l’âge moyen oscille entre 70 et 74 ans. Francesco Nonino, de l’Institut de Bologne, nuance toutefois : « 18 mois restent une fenêtre relativement courte pour une maladie à progression lente comme Alzheimer. »

La communauté scientifique se déchire

La revue Cochrane fait autorité en médecine fondée sur les preuves. Mais cette fois, ses conclusions provoquent une levée de boucliers inhabituellement virulente au sein même de la communauté médicale.

Le professeur Bart De Strooper, de l’Institut britannique de recherche sur la démence à UCL, ne mâche pas ses mots : « Cette revue n’éclaire pas les preuves, elle les brouille. » Son reproche principal : les auteurs ont mélangé cinq médicaments abandonnés après des essais négatifs avec les deux seuls traitements ayant démontré une efficacité mesurable dans de vastes essais cliniques. Le professeur Tara Spires-Jones, de l’université d’Édimbourg, abonde dans ce sens. Selon elle, cette fusion statistique « affaiblit les conclusions » en noyant les signaux positifs du lécanémab et du donanémab dans le bruit des échecs passés.

De l’autre côté, le professeur Robert Howard, d’UCL, estime que la présentation publique de ces traitements a été « trop optimiste ». Le professeur Andrew Doig, de l’université de Manchester, va plus loin : « L’effet est si faible qu’il ne serait jamais remarqué en pratique. »

Le Royaume-Uni reconsidère, la France observe

Ce débat a des conséquences politiques directes. Au Royaume-Uni, le NICE (National Institute for Health and Care Excellence) a déjà rejeté trois fois le remboursement de ces médicaments, jugeant les bénéfices « trop faibles » par rapport aux coûts. Les fabricants Eisai et Eli Lilly ont toutefois obtenu gain de cause en appel, en janvier 2026. Une consultation publique est ouverte jusqu’au 28 avril, et le comité doit se réunir le 10 juin pour statuer à nouveau, avec des seuils de coût-efficacité revus à la hausse depuis mars 2026.

En France, où la prise en charge de la maladie d’Alzheimer coûte 32 milliards d’euros par an selon la Fondation Médéric Alzheimer (dont 14 milliards pour l’aide non rémunérée des proches), la question du remboursement se posera tôt ou tard. La Haute Autorité de santé n’a pas encore rendu d’avis sur ces molécules. Les conclusions contradictoires entre Cochrane et une partie des spécialistes risquent de compliquer l’évaluation.

Après trente ans sur la piste amyloïde, quelles alternatives ?

Le docteur Richard Oakley, de l’Alzheimer’s Society britannique, tempère le pessimisme ambiant : « Ce n’est pas le cas que tous les médicaments ciblant l’amyloïde soient inefficaces. » Il plaide pour une approche combinée, associant plusieurs traitements ciblant des mécanismes distincts de la maladie, comme les protéines tau ou la neuroinflammation.

La docteure Andrea Kwakowsky, de l’université de Galway, ouvre une autre piste. Selon ses travaux, le génotype APOE4, un facteur de risque génétique connu, pourrait permettre d’identifier les patients susceptibles de répondre aux anti-amyloïdes. Une médecine personnalisée qui éviterait de traiter à l’aveugle une population hétérogène, et qui donnerait peut-être un second souffle à ces médicaments controversés.

Le prochain rendez-vous est fixé au 10 juin 2026 à Londres, quand le NICE rendra sa nouvelle décision sur le remboursement. Pour les familles confrontées à Alzheimer, entre les promesses déçues d’une classe de médicaments à 32 000 dollars et l’espoir fragile d’un traitement combiné, la seule certitude reste l’attente.