Décollage à 10 h 57 ce jeudi 30 avril, depuis le pas de tir de Kourou. La fusée européenne Ariane-6 a placé en orbite basse 32 satellites du milliardaire Jeff Bezos, propriétaire d’Amazon. Une scène qui aurait surpris il y a trois ans, quand le géant américain ne s’imaginait pas dépendre d’une fusée tricolore pour rattraper Elon Musk.

Un contrat signé en 2022, deux missions au compteur

Tout part d’avril 2022. Arianespace et Amazon paraphent à Colorado Springs (États-Unis) ce que la société de Stéphane Israël qualifie alors de plus gros contrat de son histoire : 18 lancements pour le compte d’Amazon, étalés sur trois ans, depuis la Guyane française. Quilty Space, cabinet d’analyse spatiale américain, a estimé l’enveloppe à 2,5 à 3 milliards de dollars, incluant la modernisation des boosters de la fusée pour encaisser ces missions.

Le vol de ce jeudi, baptisé VA268 par Arianespace et LE-02 par Amazon, est le septième de la jeune Ariane-6 et seulement le deuxième de sa version 64, équipée de quatre propulseurs d’appoint. C’est aussi la seconde livraison effective pour Amazon Leo. Le programme s’appelait jusqu’à l’an dernier Project Kuiper, du nom de la ceinture d’astéroïdes située en périphérie du système solaire. Il a été rebaptisé en 2025 pour mieux refléter sa cible : l’orbite basse, dite « LEO » dans le jargon des ingénieurs. Amazon vise une vitesse de lancement quasi industrielle, là où la fabrication des satellites a longtemps coincé dans son usine de Kirkland, dans l’État de Washington.

302 satellites face à une armada de plus de 10 000

Il faut zoomer arrière pour comprendre ce qui se joue. Avant le tir de jeudi, Amazon Leo comptait 270 satellites en orbite, deux prototypes plus 268 unités opérationnelles, selon les compteurs publics tenus à jour par Amazon et la base de données Gunter’s Space Page. Trois jours plus tôt, lundi 27 avril, une fusée Atlas V de United Launch Alliance avait déjà déposé 29 nouveaux satellites depuis Cap Canaveral. Le total grimpe à 302 ce 30 avril.

En face, Starlink. La constellation d’Elon Musk dépasse les 10 000 satellites actifs, selon les chiffres compilés par l’astronome Jonathan McDowell, qui suit semaine après semaine l’évolution des constellations en orbite depuis Harvard. Les deux opérateurs ne jouent pas dans la même cour : Starlink déploie déjà ses paraboles aux quatre coins de la planète, vend de l’accès à internet aux particuliers, aux militaires ukrainiens et aux compagnies aériennes. Amazon Leo, lui, n’a rien commencé à vendre. Le service grand public est promis pour le second semestre 2026.

Le calendrier serre la gorge à Amazon

Le compte à rebours qui obsède les équipes de Bezos vient de la Federal Communications Commission (FCC), le régulateur américain des télécoms. La licence accordée à Project Kuiper imposait un calendrier strict : la moitié de la constellation, soit 1 618 satellites, doit être en orbite avant le 30 juillet 2026. Le solde des 3 236 satellites prévus a jusqu’à juillet 2029.

Avec 302 satellites trois mois avant l’échéance, Amazon est mathématiquement hors-piste. La société a déposé en janvier dernier une demande d’extension auprès du régulateur, comme l’avait révélé SpaceNews à l’époque. La FCC ne s’est pas encore prononcée. À court terme, l’enjeu n’est pas commercial, il est juridique : garder le droit d’exploiter le spectre radio attribué.

L’addition est lourde. Selon les estimations de Quilty Space, le seul poste « lancements » dépasse 10 milliards de dollars sur l’ensemble du programme, réparti entre Arianespace, Blue Origin (la société de Bezos lui-même) et ULA, pour un total de 83 missions commandées d’un coup en avril 2022.

L’Europe spatiale décroche un gros client commercial

Côté français, le contrat Amazon a une autre saveur. Ariane-6 a connu une gestation difficile, quatre ans de retard, un vol inaugural en juillet 2024 qui s’était bien passé jusqu’à un raté en fin de mission. Depuis, la fusée enchaîne tant bien que mal les tirs institutionnels, surtout pour des satellites européens et militaires.

L’arrivée d’un client privé américain change la donne. Sur les 32 missions inscrites au carnet de commandes d’Arianespace au début de l’année, Amazon en concentre 18 à elle seule. Une dépendance qui fait grincer quelques dents en interne, sachant qu’Amazon possède aussi Blue Origin, concurrent direct d’Arianespace sur le marché commercial. Mais le PDG Stéphane Israël assume : « C’est une démonstration que l’Europe spatiale peut servir des clients globaux », a-t-il déclaré à l’AFP en marge du salon Space Symposium de Colorado Springs en avril.

Une seconde mission qui en attend seize

Le tir de ce jeudi laisse encore 16 lancements à honorer pour boucler le contrat de 2022. Le rythme prévu, environ une mission tous les deux mois, suppose qu’Ariane-6 tienne la cadence sans incident, alors que l’usine d’intégration des Mureaux peine encore à produire deux fusées en parallèle. Pour Amazon, c’est le seul choix réellement disponible : SpaceX a bien été appelé en renfort pour trois missions complémentaires en 2025, mais Bezos refuse, autant que possible, de financer son rival direct.

Le prochain départ d’Ariane-6 pour Amazon Leo n’a pas encore reçu de date officielle, mais Arianespace évoque un objectif courant 2026. D’ici fin juillet, Bezos devrait aligner environ 1 600 satellites supplémentaires pour rester dans les clous de sa licence FCC. Il lui en manque 1 316. Une mission jugée intenable par les analystes du secteur, sauf miracle calendrier ou décision favorable du régulateur américain, qui doit se prononcer avant l’été sur la demande d’extension.