Sept millions d’euros prêtés par près de 10 000 particuliers en novembre. Six mois plus tard, la verrerie n’arrive plus à verser les salaires. Duralex a demandé lundi 1er juin son placement en redressement judiciaire au tribunal de commerce d’Orléans, moins de deux ans après sa reprise par les salariés en coopérative.

L’annonce a été faite aux 243 ouvriers de l’usine de La Chapelle-Saint-Mesmin, près d’Orléans, en début d’après-midi. La direction parle de « tensions de trésorerie » dans un communiqué. La traduction, elle, est plus sèche : selon la directrice générale Peggy Sadier, citée par Le Figaro, l’entreprise est en cessation de paiements. Elle ne peut plus payer ni ses salariés, ni ses dettes, ni ses fournisseurs.

Une levée de fonds à 20 millions d’intentions

Le décalage avec novembre 2025 fait mal. La SCOP avait lancé une opération hors norme sur la plateforme Lita.co, espérant convaincre des particuliers de prêter cinq millions d’euros à 8 % brut sur sept ans. Le compteur a explosé en quelques heures : plus de 20 millions d’euros d’intentions, près de 20 000 souscripteurs intéressés selon la Banque des Territoires. Sur ce flot d’intentions, environ sept millions ont été effectivement encaissés via des titres participatifs, souscrits par près de 10 000 personnes pour un ticket moyen de 900 euros.

Les conditions étaient explicites dans le prospectus : capital non garanti, remboursement seulement à partir de la septième année, taux d’intérêt dépendant des résultats. Ces avertissements n’avaient rien arrêté. Le verre Picardie, présent dans la quasi-totalité des cantines françaises selon Lita, faisait office de garantie morale. Pour beaucoup, prêter à Duralex revenait à protéger un fragment d’enfance.

Marciano part, la trésorerie craque

Le choc est arrivé mi-avril. François Marciano, figure médiatique du sauvetage en SCOP, a quitté la direction générale du jour au lendemain. Communiqué officiel : il « préparait son départ à la retraite, prévu pour la fin du mois ». La Lettre Valloire raconte une autre histoire, celle d’un dirigeant écarté en quelques jours, sans avoir jamais évoqué publiquement le moindre projet de retraite. Peggy Sadier, jusque-là directrice marketing et commerciale, a été nommée DG par intérim le 13 avril.

Six semaines plus tard, la nouvelle direction sort la vérité comptable. Les salariés ne sont plus payés qu’en partie. Le gouvernement a déclenché un audit pour comprendre comment la trésorerie a pu se vider aussi vite après une levée de fonds historique.

Le cinquième redressement en vingt ans

L’histoire de Duralex ressemble à une série de chutes amorties. Saint-Gobain crée la marque en 1945, brevette le verre trempé, sort les iconiques verres Gigogne et Picardie, conquiert les cantines du monde entier. Puis viennent les années 1970, la mondialisation, les coûts énergétiques. La verrerie change de mains, passe à l’italien Bormioli Rocco en 1997, accumule les redressements judiciaires : cinq depuis 2005, selon le décompte de Mag’Centre.

En avril 2024, le tribunal de commerce d’Orléans menace la liquidation. Les salariés posent un projet sur la table : reprendre eux-mêmes l’usine. En juillet 2024, la SCOP devient réalité. Environ 60 % des 228 employés deviennent actionnaires. L’année qui suit ressemble à un conte industriel : chiffre d’affaires en hausse de 22 %, production relancée à 40 millions de verres par an, 17 embauches selon Décideurs Magazine. Le récit a séduit jusqu’à l’Élysée, qui en fait un cas d’école de relocalisation.

Pourquoi le miracle SCOP a craqué

Le carnet de commandes reste solide, le chiffre d’affaires a progressé de 7 % en 2025. Le problème vient d’ailleurs. La modernisation du four, vieux d’une trentaine d’années, et l’envolée du prix du gaz ont mangé la trésorerie. La levée Lita devait justement financer ce renouvellement. Une partie des sommes encaissées a finalement servi à boucher des trous opérationnels, selon Novethic, qui parle d’« abandon industriel » plus que de mauvaise gestion.

Le prospectus Lita publié au moment de la levée mentionnait noir sur blanc le risque que le capital ne soit jamais remboursé. Les conditions précisaient que les titres participatifs sont juniors à toutes les autres dettes. Concrètement, en cas de procédure collective, les souscripteurs particuliers passent après les banques, le fisc, l’Urssaf et les fournisseurs. La cessation de paiements actée lundi place leurs sept millions tout en bas de la liste des créanciers.

Le contexte du verre en France joue contre l’usine. Une cuisson de four à 1 500 degrés ne se met pas en pause. Quand le prix du gaz double, comme entre 2022 et 2024, chaque four devient une fuite. Duralex consomme à elle seule l’équivalent de la consommation annuelle de 8 000 foyers, selon les chiffres rapportés par Mag’Centre. Le ministère de l’Industrie avait promis un soutien dans le cadre du plan « Industries lourdes ». Les versements ont pris du retard.

Trois scénarios pour la suite

Le tribunal de commerce d’Orléans doit fixer une période d’observation, généralement de six mois renouvelable une fois. Trois portes restent ouvertes. La continuation : la SCOP négocie un étalement de ses dettes et repart avec son organisation actuelle. La cession : un industriel rachète l’outil, conserve une partie des 243 emplois et hérite des titres Lita s’il les accepte. La liquidation : la pire option, déjà évitée en 2024, qui rayerait définitivement la verrerie de La Chapelle-Saint-Mesmin de la carte.

Selon l’Insee, l’industrie française du verre creux a perdu plus d’un tiers de ses effectifs depuis 2000. Saint-Gobain a vendu sa branche verres de table dès 1989. Arc International, à Arques, a traversé trois plans de sauvegarde en quinze ans. Duralex n’est pas un cas isolé, mais le seul à avoir tenté l’aventure coopérative. Sa chute risque de marquer durablement la confiance dans le financement participatif des reprises industrielles.

L’audit gouvernemental est attendu dans les prochaines semaines. La première audience devant le tribunal de commerce d’Orléans est, elle, programmée le 8 juin.